encore du yaoi! comment séduire un gar....

encore du yaoi! comment séduire un gar....
Chapitre cinq: le café avec Seiji
Pascalito se rappellait la journée d'hier. Seiji et lui, allaient -avec les autres- enteree leur "victime" croyant celle-ci morte.
Finalement, la-dite victime s'est reveillée et a tout oublié.
Leçon n°4: Les accessoires
Pascalito alla consulter encore son site débile qui lui conseilléait de se remplir la face de tatouages et de faux percings.
Bien sure, Mister Pasalito appliqua ces "bons conseils" et se retrouva avec un visage de clown sorti de prison (j'essaierai de vous faire une image).
Il sorti habillé de jaune comme un poussin.... A votre humble avis, où est-il allé?
Prendre un café (ou un thé, voire un jus) avec Seiji. Notre préféré avait "le syndrome-de-l'acteur-qu'a-pas-apprit-son-rôle-et-allait-monter-sur-scène" bref, il avait le traque.
Seiji, trés chic, l'attendait, non pas sans apréhension. Il n'avait jamais entendu "je t'aime".
Pascalito entra, Seiji était surpris (en fait Pascalito ressemblait-avec son peinturlurement à Jeff Hardy maquillé) .
Seiji trouva, néamoins du charme à son jeune ami.
Seiji: Assieds-toi. (il ne cessait de fixer Pascalito)
Pascalito (intimidé): Merci, je suis heureux... tu es prêt?
Seiji (a peur): A quoi??
Pascalito: Je t'aime Seiji depuis ce jour dans le parc..
Seiji, lui aussi commençait à être amoureux de Pascalito.
Seiji: Moi aussi je crois que je commence à t'aimer et...
Pascalito: Et....et....et
Seiji: Echangeons nos numéros, je te préviendrait ce soir de ma décision.
Chapitre six: Seiji pense.
Seiji était indécis, il n'avait jamais aimé personne! Et il avait peur que cette histoire ne ruine sa carrière. Une minute! Mais Pascalito a-t-il demandé à Seiji de sortir avec lui? Non mais ça ne saurait tardé...
Seiji résolu d'apprendre à mieux connaître Pascalito et lui donna rendez-vous pour le le lendemain dans un jardin public, le plus beau de Buenos Air.
Il inventa trois petite épreuves à faire passer à son ami, demain.
Pascalito ne se doute de rien!!!
A suivre...
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le dimanche 04 janvier 2009 12:55

Un manga à vous faire découvrire....

Un manga à vous faire découvrire....
Gaikuen Heaven

Ito Keita est un garçon ordinaire, et il n'a rien d'exceptionnel excepté sa grande chance. Un jour il reçoit une lettre. C'est une inscription pour l'entrée dans un lycée pour garçon qui n'accepte que les meilleurs étudiants. Commence pour notre héros des jours remplis de batailles et de douces romances au milieu de garçons tous aussi beaux les uns que les autres.
Mon Avis: Très bon mangas, toutefois, lorsqu'on on est pas tolérants, ne pas regarder]
| |
| |
Photo de Keita Ito, mignon, non?

# Posté le mardi 06 janvier 2009 14:53

Vous n'y échaperez pas! Gravitation

Vous n'y échaperez pas! Gravitation
"Hum, hum en attendant de retrouver vos deux héros de yaoi préférés (Seiji et Pascalito), voici mon mangas préféré : Gravitation

L'histoire

Au Japon, de nos jours, un jeune homme nommé Shûichi rêve de devenir la plus grande pop star de son pays, suivant ainsi l'exemple de son idole, le leader du groupe Nittle Grasper, qui provoqua un véritable phénomène avant que ses trois membres ne se séparent. Son ami Hiro, guitariste, et lui-même forment leur propre groupe de techno/pop/rock (l'auteur définit leur genre comme techno à la base mais avec beaucoup d'autres choses) « Bad Luck ». Mais voilà que Shûichi est en mal d'inspiration, et qu'il rencontre Yuki, un écrivain à la mode qui l'enfonce. Shûichi prend aussitôt la mouche et part en croisade. Dès lors, une relation tout aussi fusionnelle que chaotique se met en place, tandis que parallèlement la carrière artistique de shindo décolle, puisque qu'il signe un contrat professionnel avec N-G, maison de production dirigée par un ancien "Nittle Grasper" Dans le monde du showbiz, les relations amoureuses ne sont pas des plus faciles à vivre, surtout lorsqu'elles sortent de l'ordinaire...

Les personnages

Shûichi Shindo

Il vient d'avoir 19 ans ; musicien (il compose sur un synthé Roland), compositeur, et chanteur, il est perdu et ne sait pas vraiment où il en est. Il souhaite égaler, voire dépasser son idole, Ryuichi Sakuma, et devenir une véritable star, mais une seule chose est sûre : il est prêt à tout pour Yuki. Un brin naïf, il se fait facilement avoir mais sa volonté est à toute épreuve (ou presque, seul Yuki peut le mettre KO), et c'est une véritable boule d'énergie.

Nakano Hiroshi

Hiro est le partenaire musical de Shûichi et son meilleur ami. Il joue de la guitare, et a pensé un moment abandonner la musique pour des études de médecine. Il est particulièrement intelligent (c'était le meilleur élève du lycée). Il adore Shûichi et le protège régulièrement : chaque fois que celui-ci a un problème, que ce soit avec Yuki ou non, c'est vers lui qu'il va se tourner. Il est amoureux d'Ayaka, la fiancée de Yuki.

Eiri Yuki

Écrivain très célèbre pour ses romans sentimentaux, Yuki Eiri est un jeune homme de 22 ans, froid et solitaire, qui cache un passé sombre mais aussi ses sentiments. Ce qui n'empêche pas Shuichi d'être follement amoureux de lui.

Bien que Eiri soit souvent vexant à l'encontre de Shûichi, il semble attacher une réelle importance au bien-être de son jeune amant : il règle son compte à Aizawa (le chanteur du groupe rival de Bad Luck) après que celui-ci l'ait fait tabasser, se précipite à l'appartement assiégé par les paparazzis, pour sauver Shûichi, resté enfermé à l'intérieur, et avoue spontanément devant les caméras qu'ils sont amants. Une autre fois, c'est Shûichi le qui le sauve du suicide alors qu'il s'est réfugié dans un vieil immeuble désaffecté.

Et même s'il se plaint fréquemment de la présence envahissante du jeune homme, lorsque celui-ci part pour New-York après une énième vexation de la part de Yuki, ce dernier le suit jusqu'aux États-Unis pour exiger son retour. En somme, malgré les apparences, Yuki a autant besoin de Shûichi que Shûichi a besoin de lui.

Ryuichi Sakuma

Leader et chanteur du groupe Nittle Grasper, il a quitté son groupe pendant trois ans pour une carrière solo aux USA. Il revient finalement, et le groupe se réunit, devenant le rival de Bad Luck... Bien qu'ayant dépassé la trentaine, il apparait la plupart du temps enfantin et amical, au point qu'on s'interroge sur son âge réel. Ryuichi redevient cependant particulièrement mature et impressionnant une fois sur scène. Dans le manga, il lance un duel musical à Shuichi en espérant que celui-ci gagne. En effet, il espère ainsi pouvoir quitter le monde de la musique pour devenir acteur à Hollywood en laissant derrière lui quelqu'un qui puisse prendre la relève dans le monde de la musique.

Tôma Seguchi

Il joue du synthé pour le groupe Nittle Grasper. Durant leur séparation, il est le directeur de la maison de disque N-G. Derrière son visage amical se cache un esprit froid et parfois manipulateur.

C'est le mari de Mika, la s½ur de Eiri. Il est très protecteur envers ce dernier, qu'il connait depuis sa prime jeunesse. Il est l'une des rares personnes à tout savoir du passé sombre de Eiri. Par ailleurs, les sentiments qu'il nourrit envers son beau-frère dépassent de loin le simple amour fraternel. Il ira même jusqu'à s'opposer à la relation qu'entretiennent Eiri et Shûichi. Cependant, il est aussi très professionnel, et a suffisamment conscience des talents de Shûichi pour ne pas oser le renvoyer.

Noriko Ukai

Troisième gai luron du groupe Nittle Grasper, elle joue également du synthé. Elle a joué un moment avec Bad Luck, à la demande de Tohma. Elle est très dynamique et exigeante, elle joue le rôle de grande s½ur pour Ryuichi.

Suguru Fujisaki

Il complète finalement le groupe Bad Luck en tant que joueur de synthé, il remplace définitivement Noriko. Il a 16 ans, et est le cousin de Tohma. Il est toujours très poli et un brin excédé par les frasques de Shûichi. Il est également très ambitieux et son plus grand rêve n'est pas d'égaler son cousin, mais de le surpasser.

Mika Seguchi

Elle est la grande s½ur de Yuki, ainsi que la femme de Tôma. Elle est tout aussi froide que belle, elle est quelque peu manipulatrice, à l'image de son mari. Elle tient énormément à son frère, et ne souhaite que son bonheur même si pour y accéder elle doit faire souffrir d'autres personnes. Au début de l'aventure, Mika n'approuve pas vraiment la relation que son frère entretient avec Shindo. Mais lorsqu'elle comprend que Yuki est réellement tombé amoureux du jeune homme, elle l'encourage à se déclarer.

K

Claude K. Winchester est à l'origine le manager de Ryuichi, il devient finalement celui de Bad Luck. Il est très déterminé et autoritaire en ce qui concerne la réussite du groupe. D'origine américaine, c'est un grand psychopathe qui tire sur tout ce qui bouge à l'aide de ses nombreuses armes à feu. Il aime notamment réveiller ses protégés en leur pointant son révolver sur la tempe.

On imagine mal ce genre de personnage mener une paisible vie de famille. Pourtant, il est marié à l'actrice hollywoodienne Judy Winchester, avec laquelle il entretient une relation, disons, mouvementée, qui ferait trembler les amateurs de sensations fortes. Ils sont tous les deux les heureux parents d'un petit Mickeal.

Sakano

Employé de la compagnie N-G, il est à l'origine le manager de Shindo Shûichi, puis, devient le producteur de Bad Luck. Particulièrement émotif, il s'évanouit à la moindre fantaisie de ses protégés.

Épisode 01 - Gravitation

Durant une interview du groupe ASK, on découvre Shûichi et Hiroshi se faisant enguirlander par Sakano (leur manager), car Shûichi n'a pas fini d'écrire la chanson d'amour. Le soir, en se promenant dans un parc, le papier sur lequel est écrit sa chanson lui échappe et atterri dans les mains d'un mystérieux et bel inconnu qui lui dit des paroles très blessantes ("aucun talent", "abandonne"). Le matin, la scène de la veille se reproduit, mis à part que Shûichi est déprimé. Il décide alors de retrouver l'inconnu. En se promenant en rue sous la pluie, il saute devant une voiture, en sachant que l'inconnu est à l'intérieur. Ils se rendent dans l'appartement de ce dernier. Le lendemain, durant une discussion entre Shûichi et Hiroshi, ce dernier lui fait réaliser qu'il est amoureux. Sakano allume la télévision, et Shûichi découvre alors que l'inconnu est un célèbre écrivain nommé Eiri Yuki. Il se rend en urgence à son appartement, où il découvre Yuki sortant du bâtiment, se faisant ennuyer par une femme. Il "utilise" Shûichi pour que la femme le laisse, en le faisant passer pour son petit ami. Après le départ de la femme, Shûichi le défie de venir écouter son concert. Yuki dit que Shûishi est amoureux de lui. Shûichi poursuit donc Yuki jusque dans l'ascenseur en le questionnant sur les raisons de ses commentaires. Et c'est alors que, les portes de l'ascenseur se refermant, Yuki embrasse Shûichi.

# Posté le mardi 06 janvier 2009 15:30

L'interprète grecque (Conan-Doyle)

L'interprète grecque (Conan-Doyle)
Voilà, allez sur wikisource et lire c'est assez décourageant alors que sur un blog... c'est mieux :)

Donc tout est dans le titre, bonne appétit:
L'INTERPRÈTE GREC



Il y a bien longtemps que je connais Sherlock Holmes, j'ai vécu, intimement avec lui, mais je ne l'ai jamais entendu parler de sa famille, et même devant moi il faisait rarement allusion à sa propre existence. Cette réserve extrême avait rendu plus profonde encore l'impression bizarre qu'il me produisait ; j'en étais môme arrivé à le regarder comme un phénomène particulier, un être doué d'intelligence et dépourvu de c½ur, chez lequel l'esprit avait absorbé toute sensibilité. Son horreur des femmes, son aversion pour les relations nouvelles étaient aussi caractéristiques, dans ce caractère essentiellement froid, que son obstination à ne jamais parler des siens. J'avais fini par le croire orphelin, sans aucune espèce de famille ; je fus donc fort étonné de l'entendre un jour parler de son frère. Ceci se passait un soir, pendant les chaleurs, après le thé : la conversation était plutôt décousue ; du jeu de golf elle avait passé aux causes du changement d'obliquité de l'écliptique, pour tomber enfin sur les questions d'atavisme et d'aptitudes héréditaires. Il s'agissait de déterminer jusqu'à quel point, chez un individu, une faculté peut être attribuée à l'hérédité ou à l'éducation première.

— En vous prenant pour exemple, dis-je, et d'après tout ce que vous m'avez raconté, il me semblé évident que votre faculté d'observation et votre, faculté de déduction sont dues surtout à un exercice constant et continu.

— Jusqu'à un certain point, répondit-il l'air pensif. Mes ancêtres comptaient parmi les notables de leur comté, et ils ont mené la vie inhérente à la classe à laquelle ils appartenaient. Cependant, je dois avoir ces prédispositions dans le sang, elles me viennent, sans doute, de ma grand'mère qui était la s½ur de Vernet, l'artiste français. L'art transmis par atavisme peut prendre parfois les formes les plus bizarres.

— Mais comment savez-vous que ces facultés sont héréditaires ?

— Parce que mon frère Mycroft les possède à un bien plus haut degré que moi.

Ceci était absolument nouveau pour moi. S'il existait en Angleterre un autre homme aussi bien doué que mon ami, comment ni la police ni le public n'en avaient-ils jamais entendu parler ? Je posai la question à Holmes, pensant que par modestie, peut-être, il trouvait son frère supérieur à lui-même. Il sourit simplement et me répondit :

— Mon cher Watson, je ne suis pas de l'avis de ceux qui placent la modestie au rang d'une vertu. Pour le logicien, les choses doivent être vues à un point de vue précis, et ne pas savoir se juger soi-même constitue une erreur aussi grave qu'exagérer ses propres mérites. Quand je vous affirme donc que Mycroft est mieux doué que moi pour l'observation, vous pouvez être certain que je vous dis l'exacte vérité.

— Votre frère est-il votre cadet ?

— Non, il est de sept ans plus âgé que moi.

— Comment se fait-il alors qu'il soit resté dans l'ombre ?

— Il est très connu dans son propre milieu.

— Où donc alors ?

— Eh bien ! au club Diogène, par exemple.

Je n'avais jamais entendu parler de ce cercle et mon visage exprima sans doute un tel étonnement que Sherlock Holmes, tout en tirant sa montre de sa poche, me raconta ce qui suit :

— Le club Diogène est le plus étrange club de Londres, et Mycroft un des individus les plus bizarres que je connaisse. Il se rend là tous les soirs de quatre heures trois quarts à sept heures quarante. C'est précisément son heure, et si un tour de promenade par cette belle soirée ne vous effraie pas trop, je serai enchanté de vous faire faire connaissance avec ce phénomène.

Cinq minutes plus tard, nous étions en route pour Régent Circus.

— Vous vous étonnez, me dit mon compagnon, que Mycroft ne mette pas ses facultés au service de la justice pour ses enquêtes. Il en est incapable.

— Je croyais pourtant vous avoir entendu dire que...

— Qu'il était mon maître en matière d'observation et de déduction ? Si l'art du détective consistait à rester dans un fauteuil, en poursuivant d'un bout à l'autre un raisonnement, mon frère serait alors le plus grand policier que la terne eût porté. Mais il manque d'ambition et d'énergie. Il ne prendra jamais la peine de vérifier ses propres découvertes, et préférerait laisser supposer qu'il s'est trompé, plutôt que de chercher à prouver qu'il a raison. Maintes fois, je lui ai soumis un problème ; il m'a toujours donné une solution dont l'exactitude a été vérifiée dans la suite.

Et cependant il est absolument incapable de déterminer dans une affaire les points principaux qu'il faut fouiller, avant de la présenter aux juges ou au jury.

— Ce n'est pas sa profession, alors ?

— Nullement ; ce qui pour moi constitue une carrière, devient pour lui un caprice d'amateur. Il est merveilleusement doué pour le calcul, et vérifie les comptes dans les bureaux du gouvernement. Mycroft habita à Pall-Mall ; il va chaque matin jusqu'à Whitehall et rentre chez lui le soir. Depuis des années, il ne prend jamais d'autre exercice. On ne le voit que là et au club Diogène, situé juste en face de son appartement.

— Je ne connais pas ce nom-là.

— Cela ne m'étonne pas. Je vous dirai qu'il existe à Londres beaucoup d'hommes qui, par timidité ou misanthropie, ne recherchent pas la société de leurs semblables. Pourtant ils aiment le confort et la lecture. Au club, ils trouvent un bon fauteuil, des revues, des journaux, et c'est pour eux que le club Diogène a été fondé ; actuellement il réunit la plus belle collection de gens insociables et d'originaux qu'on puisse trouver dans la ville. Il est interdit à tout membre de s'occuper de son voisin, excepté dans la salle des étrangers ; défense absolue de parler ; d'ailleurs, trois contraventions signalées au comité sont punies d'expulsion. Mon frère est un des fondateurs de ce club, et lorsque j'y vais, je subis malgré moi le calme de cette atmosphère.

Tout en parlant nous avions atteint Pall-Mall par Saint-James's Street. Sherlock Holmes s'arrêta devant une porte près de l'hôtel Carlton, et me faisant signe de me taire, il me précéda dans le vestibule. À travers les vitres, j'aperçus un vaste et luxueux salon dans lequel de nombreux lecteurs étaient assis, chacun dans son petit coin. Holmes m'introduisit dans une pièce qui donnait sur Pall-Mall, et me laissant quelques instants seul, revint avec un individu qui ne pouvait être que son frère. Mycroft Holmes était beaucoup plus grand et plus fort que Sherlock ; il avait même une certaine prestance, mais ses traits quoique plus accusés conservaient l'expression de finesse si remarquable chez son frère. Ses yeux d'un gris vert d'eau très particulier donnaient l'impression de ce regard profond, étendu et pénétrant que j'avais observé chez Holmes les jours où toutes ses facultés étaient en jeu.

— Je suis heureux de vous voir, monsieur, me dit-il en me tendant une large main aplatie comme la nageoire d'un phoque. Tout le monde parle de Sherlock depuis que vous êtes son chroniqueur. À propos, Sherlock, je m'attendais à vous voir la semaine dernière au sujet de l'affaire de Manor-House. Je pensais que vous seriez un peu embarrassé et que vous viendriez me consulter,

— Non ; J'ai démêlé l'affaire à moi tout seul, dit mon ami en souriant.

— C'était Adams, naturellement.

— Oui, Adams.

— J'en étais persuadé dès le début.

Les deux frères s'assirent ensemble dans l'embrasure de la fenêtre.

— Pour celui qui veut étudier le genre humain, il n'y a pas de lieu plus propice, dit Mycroft. Regardez ces deux hommes qui s'avancent vers nous quels types remarquables !

— Le marqueur de billard et l'autre ?

— Précisément ; que dites-vous de cet autre ? Les deux hommes s'étaient arrêtés en face de la fenêtre. Je ne voyais pas d'autres indices, pouvant évoquer l'idée du billard, que quelques traces de craie sur les poches du gilet de l'un d'eux. L'autre était un individu de petite taille, au teint foncé ; il portait son chapeau en arrière et plusieurs paquets sous le bras.

— C'est un ancien soldat, dit Holmes.

— Oui, récemment licencié, répondit son frère.

— Il a servi aux Indes à ce que je vois.

— C'est un sous-officier.

— De l'artillerie royale, je suppose.

— Et un veuf.

— Avec un enfant.

— Des enfants, mon cher, des enfants !

— Allons, cela suffit, dis-je en riant, c'est trop fort.

— Il n'est assurément pas difficile, répondit Holmes, de se rendre compte qu'un homme avec un air aussi autoritaire et un teint aussi bronzé par le soleil est un soldat et non un civil, un soldat qui arrive des Indes.

— Et qui vient de quitter le service, puisqu'il use encore ses chaussures d'ordonnance, observa Mycroft. Il n'a pas la démarche du cavalier et cependant la peau de son front plus brune d'un côté que de l'autre prouve qu'il portait une coiffure posée de travers sur la tête. Son poids l'empêche d'être un sapeur ; donc, il n'a pu appartenir qu'à l'artillerie.

— De plus ses vêtements de deuil indiquent qu'il a perdu quelqu'un de très proche ; probablement sa femme, car il fait lui-même ses achats ; et ce sont des joujoux d'enfants qu'il apporte dans ces paquets ; voyez plutôt cette crécelle ; sa femme a dû mourir en couches. Enfin le livre d'images qu'il tient à la main me prouve qu'il est père de plusieurs enfants.

Mon ami m'avait assuré que son frère possédait des facultés plus extraordinaires encore que les siennes, et je commençais à m'en rendre compte.

Holmes me jeta un coup d'½il et sourit. Mycroft tira une prise d'une petite boîte d'écaille, puis à l'aide d'un large mouchoir de soie, il se débarrassa des parcelles de tabac qui étaient tombées sur ses vêtements.

— À propos, Holmes, dit-il, on est venu me consulter sur un cas qui aurait été tout à fait de votre goût, un cas très original, ma foi. Je n'ai vraiment pas eu le courage d'en pousser l'étude à fond ; je l'ai examiné très incomplètement, mais la base qui me sert de point de départ m'a fourni des observations satisfaisantes. Si vous voulez je vais vous exposer les faits.

— Très volontiers, mon cher Mycroft.

Le frère de Sherlock griffonna quelques lignes sur une feuille de son calepin, sonna un domestique et la lui remit.

— Je demande à M. Melas de venir un instant, dit-il. Il demeure à l'étage au-dessus, et me connaît un peu. Ceci vous explique pourquoi il s'est adressé à moi dans cette circonstance difficile. M. Melas est Grec d'origine et un linguiste remarquable. Il gagne sa vie tantôt comme interprète dans les tribunaux, tantôt comme guide au service des riches Orientaux qui fréquentent les hôtels de l'avenue Northumberland. Mais je crois préférable de le laisser vous raconter lui-même sa curieuse aventure.

Quelques minutes plus tard, l'individu annoncé nous rejoignait. C'était un petit homme court dont la face au teint olivâtre et les cheveux d'un noir charbon indiquaient suffisamment l'origine méridionale, bien que son accent fût celui d'un Anglais pur sang. Il donna à Holmes une vigoureuse poignée de mains, et ses yeux noirs brillèrent de joie quand il sut que le policier amateur désirait entendre son récit.

— Je ne crois pas que la police ajoute foi à mes déclarations ; non, vraiment, je ne le crois pas, reprit-il d'une voix goguenarde. Comme Ils n'ont jamais entendu parler d'une affaire de ce genre, ils s'imaginent que le fait n'a pu se produire. Quant à moi, je n'aurai de repos que quand je saurai ce qu'est devenu ce pauvre homme dont la figure était recouverte de taffetas gommé.

— Je vous écoute avec la plus grande attention, dit Sherlock Holmes.

— Nous sommes à mercredi soir, dit M. Melas ; et l'affaire se passait il y a deux jours, dans la nuit de lundi. Mon voisin a déjà dû vous raconter que je suis interprète. Je connais à peu près toutes les langues, mais comme je suis Grec de naissance, et que je porte un nom grec, c'est aussi en grec que je parle le plus volontiers. Je suis depuis plusieurs années le premier interprète de Londres et mon nom est universellement connu dans les hôtels. Il m'arrive souvent de me voir appeler à n'importe quelle heure par des étrangers embarrassés, ou qui arrivés tard, ont besoin de mon assistance. Je ne fus donc pas surpris lundi soir lorsque je vis entrer chez moi un individu très élégant, un M. Latimer, qui me demanda de le suivre. Un fiacre nous attendait devant la porte. Mon compagnon me raconta qu'un Grec de ses amis était venu le voir au sujet d'une affaire, et comme il ne parlait que sa propre langue, il lui fallait absolument recourir à un interprète. Il me donna à entendre qu'il habitait assez avant dans Kensington et, dès que nous fûmes dans la rue, il m'invita, d'un air très affable, à entrer au plus vite dans le fiacre. Je dis un fiacre, mais je me demandai bientôt si je ne me trouvais pas dans une voiture particulière : celle-là était plus vaste que le disgracieux véhicule londonien à quatre roues, et l'intérieur, quoique un peu défraîchi, était très soigné. M. Latimer s'assit en face de moi, et nous partîmes en traversant Charing-Cross et Shaftesbury Avenue. Nous étions déjà dans Oxford Street, lorsque je lui fis remarquer que bous faisions un détour pour gagner Xensington, mais au même moment mon compagnon se livra à l'étrange manège suivant :

Il commença par tirer de sa poche un énorme casse-tête dans lequel on avait coulé du plomb, et le brandit comme pour en mesurer le poids et la force ; puis, il le plaça sans mot dire à côté de lui sur le coussin de la voiture. Ensuite, il remonta les deux glaces et je fus stupéfait de constater qu'on avait collé du papier pour les rendre opaques.

« — Je regrette de vous masquer la vue, monsieur Mélas, me dit-il, mais je tiens à ne pas vous laisser voir l'endroit où nous allons. Si jamais vous pouviez retrouver votre chemin, cela me vaudrait des désagréments. »

Vous pensez bien que je fus légèrement ému de ces propos. Mon compagnon était un jeune homme robuste, large d'épaules, et, même sans armes, il n'aurait fait qu'une bouchée de moi.

« — Votre conduite est extraordinaire, monsieur Latimer, m'écriai-je ; sachez que ce que vous faites est tout à fait illégal.

« — Je reconnais que c'est assez arbitraire, en effet, me dit-il ; mais nous vous en dédommagerons ; seulement je dois vous avertir, monsieur Mélas, que si ce soir vous essayez de donner l'alarme ou de me nuire en quoi que ce soit, il vous arrivera malheur. Rappelez vous que nul ne sait où vous êtes et que dans cette voiture, comme dans ma maison, vous êtes entièrement à ma discrétion. »

Il parlait avec calme, mais il scandait ses mots d'un ton sec et menaçant. Je demeurai donc silencieux, cherchant à m'expliquer la cause de cet étrange enlèvement. De toute façon je ne pouvais songer à la résistance et le meilleur parti à prendre était d'attendre patiemment les événements.

Pendant près de deux heures nous roulâmes sans qu'il me soit possible de voir où nous allions. Tantôt le bruit des pavés m'avertissait que nous traversions une chaussée, tantôt le son mat et sourd me faisait deviner l'asphalte ; mais, à part cela, rien ne pouvait m'indiquer l'endroit où nous nous trouvions : le papier, collé sur chaque glace, ne laissait pénétrer aucun rayon de lumière, et sur les vitres de devant on avait tiré un rideau bleu. Nous avions quitté Pall-Mall à 7 heures 1/4, ma montre marquait 9 heures moins dix minutes quand enfin la voiture s'arrêta. Mon compagnon laissa tomber la glace, et j'aperçus vaguement une porte cochère basse et voûtée, éclairée par une lanterne. On me pressa de descendre de voiture ; la porte s'ouvrit devant moi, et j'eus, en entrant, la vague impression que je me trouvais tout bonnement à la campagne, dans une propriété privée. L'intérieur de la maison était éclairé par un bec de gaz recouvert d'un verre de couleur dont la clarté très faible me permit à peine de constater que le vestibule était de taille moyenne et orné de tableaux. Dans cette demi-lumière, je remarquai que l'individu qui avait ouvert la porte était un homme maigre de petite taille, entre deux âges et aux épaules voûtées. Quand il se tourna vers nous, la lumière l'éclairait en plein ; je vis qu'il portait des lunettes.

« — Est-ce là M. Mélas, Harold ? demanda-t-il

« — Oui.

« — Bravo, bravo ! Vous ne nous en voulez pas, j'espère ? Nous avions absolument besoin de vous. Si vous vous conduisez bien, vous n'aurez pas à la regretter ; mais si vous essayez de nous jouer des tours, malheur à vous ! »

Il parlait sur un ton nerveux, saccadé, entrecoupé de ricanements ; il m'impressionna plus que l'autre.

« — Que me voulez-vous ? demandai-je.

« — Nous vous prions seulement de poser quelques questions à un Grec qui est notre hôte, et de nous traduire ses réponses. Mais n'en dites pas plus que ce que nous vous dicterons, ou bien (et il recommença à ricaner), il vaudrait mieux pour vous n'être jamais né ! »

Sur ce, il ouvrit une porte et me conduisit dans une chambre qui me parut richement meublée, mais, comme le vestibule, elle n'était éclairée que par un bec de gaz à demi fermé. La pièce était vaste et les tapis moelleux. J'aperçus vaguement des chaises de velours, une haute cheminée de marbre blanc et quelque chose ressemblant à une armure japonaise. Juste en dessous do la lampe se trouvait une chaise sur laquelle le plus âgé des deux hommes m'invita à m'asseoir. Le plus jeune nous avait quittés, mais il reparut bientôt par une autre porte amenant avec lui un personnage vêtu d'une simple robe de chambre ; celui-ci s'avança lentement vers nous. Quand il fut parvenu dans le cercle de lumière qui me permettait de le voir distinctement, je fus saisi d'horreur. Il était d'une pâleur mortelle, très amaigri ; ses yeux à fleur de tête et brillants dénotaient un homme qui ne se soutient que par les nerfs. Mais ce qui me frappa plus encore, ce fut son visage ridiculement couturé de taffetas gommé. Sa bouche elle-même était complètement obstruée par une bande de ce même taffetas.

« — Avez-vous l'ardoise, Harold ? cria le plus âgé des deux hommes, tandis que l'étrange individu s'échouait plutôt qu'il ne s'asseyait sur un fauteuil.

« — Les mains sont-elles libres ? Bien. Alors donnez-lui le crayon. Vous allez lui poser les questions, monsieur Mélas, et il vous écrira les réponses. Demandez-lui d'abord s'il est prêt à signer les papiers ?

Les yeux de l'homme étincelèrent.

« — Jamais, écrivit-il en grec sur l'ardoise.

« — À aucun prix ? demandai-je, sur l'ordre de notre tyran.

« — Dans le cas seulement où je la verrais marier en ma présence par un prêtre grec, que je connais. »

L'homme ricana méchamment.

« — Vous savez alors ce qui vous attend ?

« — Tout m'est égal. »

Telles furent quelques-unes des questions. des réponses échangées au cours de cette bizarre conversation mi-parlée, mi-écrite.

Je dus lui demander et lui redemander s'il voulait signer les papiers. Il refusa chaque fois avec indignation. Soudain une idée lumineuse me vint ; j'essayai d'ajouter quelques phrases de mon cru à notre conversation.

Je lui posai d'abord des questions insignifiantes pour tâter le terrain et voir si les gens qui m'entouraient s'apercevraient de mon manège. Quand j'eus la certitude qu'ils ne donnaient aucun signe d'inquiétude, je hasardai un jeu plus dangereux et voici en quelques mots le résumé de notre conversation.

« — Vous ne gagnerez rien à vous entêter. Qui êtes-vous ?

« — Peu importe. Je suis un étranger à Londres.

« — Vous allez subir votre sort. Depuis combien de temps êtes-vous ici ?

« — Tant pis. Trois semaines.

« — Vous ne serez pas possesseur de la chose en question. De quoi souffrez-vous ?

« — Cela n'appartiendra jamais à des bandits. Ils me font mourir de faim.

« — Si vous signez vous serez libre. À qui est cette maison ?

« — Je ne signerai jamais. Je n'en sais rien.

« — Vous ne lui rendez pas service. Quel est votre nom ?

« — Qu'elle me le dise elle-même. Eratidès.

« — Vous la verrez si vous signez. D'où êtes-vous ?

« — Alors je ne la verrai jamais. D'Athènes.

— Encore, cinq minutes, monsieur Holmes, et j'allais découvrir toute l'histoire à leur nez et à leur barbe. Une question de plus pouvait me révéler le secret. Mais, à ce moment précis, la porte s'ouvrit et donna passage à une femme. Tout ce que j'en pus voir, à la demi-clarté qui nous environnait, c'est qu'elle était grande et gracieuse. Ses cheveux me parurent noirs et elle me fit l'effet de porter une robe blanche très flottante.

« — Harold, dit-elle, en parlant anglais, avec un mauvais accent, je ne pouvais rester plus longtemps éloignée de vous ; je me sens si seule là-haut. Oh ! mon Dieu, c'est Paul !... »

Ces dernières paroles furent prononcées en grec, et au même moment, l'homme d'un geste convulsif arracha le taffetas de ses lèvres, et se jeta dans les bras de cette femme, en criant : « Sophie ! Sophie ! » Leur enlacement ne dura qu'un instant, car le plus jeune des deux hommes saisit la femme et la poussa hors de la chambre, tandis que l'autre, s'emparant de sa victime réduite à l'état de squelette, la faisait sortir brutalement par l'autre porte. Je restai un instant seul dans le salon et j'allais profiter de ce moment de répit pour me rendre compte de ce qui se passait dans cette maison, quand, heureusement pour moi, avant de m'élancer, je levai les yeux et me vis épié par le plus âgé de mes hôtes qui se tenait sur le seuil de la porte.

« — Cela suffit, monsieur Mélas, me dit-il. Vous voyez que nous vous avons confié des secrets d'un ordre très intime. Nous ne vous aurions certes pas dérangé si notre ami, qui parle grec et qui a entamé ces négociations, n'avait pas été forcé de retourner en Orient. Il nous fallait donc à tout prix quelqu'un pour le remplacer ; or, nous avons eu la chance d'entendre parler de vous comme d'une personne, très compétente. Je m'inclinai.

« — J'espère que vous voudrez bien accepter pour ce service cinq livres sterling. Mais rappelez-vous, ajouta-t-il avec un ricanement accompagné d'une légère tape sur la poitrine, que si vous parlez à âme humaine de ce que vous avez vu, il vous arrivera malheur ! »

Je ne trouve pas de termes pour vous exprimer l'horreur et la répulsion que m'inspira cet homme d'aspect pourtant si banal. La lampe, qui à ce moment-là l'éclairait directement me permit de l'étudier mieux encore. Il avait des traits anguleux et la peau blafarde ; sa barbe, courte et rare, taillée en pointe, ressemblait à de la filasse. Il avançait sa tête en parlant ; ses lèvres et ses paupières étaient agitées d'un tremblement continue ! comme s'il eût été atteint de la danse de Saint-Guy. J'eus aussi l'impression que ce ricanement étrange était le symptôme d'une maladie nerveuse. Mais ce qui donnait à sa physionomie un aspect repoussant, c'était surtout ses yeux, gris fer, au regard dur dans lesquels se lisait une expression de cruauté féroce.

« — Nous saurons bien si vous parlez, me dit-il. Nous avons notre police secrète. Maintenant, la voiture est là et mon ami vous mettra sur votre chemin. »

On me poussa plutôt qu'on ne me conduisit dans le vestibule et dans la voiture et j'eus de nouveau l'impression que j'entrevoyais des arbres et un jardin. M. Latimer me suivait sur les talons, et il prit place en face de moi, sans proférer une parole. Les glaces étaient toujours soigneusement levées. Les chevaux nous traînèrent ainsi longtemps, et ne firent halte qu'à minuit.

« — Veuillez descendre ici, monsieur Mélas, me dit mon compagnon. Je suis désolé de vous déposer si loin de chez vous, mais je ne puis faire autrement. Ne soyez pas tenté de suivre la voiture ; vous pourriez vous en repentir. »

Tout en parlant il ouvrait la portière ; j'eus à peine le temps de sauter a terre ; déjà le cocher avait fouetté ses chevaux et ils partaient au trot. Je regardai autour de moi et fus tout surpris de me trouver sur une espèce de terrain vague, couvert de bruyères et parsemé çà et là de genévriers au feuillage sombré. Au loin, une ligne de maisons, dont quelques fenêtres des étages ; supérieurs étaient éclairées.

De l'autre côté j'aperçus le feu rouge d'un signal de chemin de fer.

La voiture qui m'avait amené était déjà hors de vue, et j'étais là immobile, me demandant où je pouvais bien être, lorsque : j'entrevis dans l'obscurité quelqu'un qui venait au-devant de moi ; je reconnus bientôt un facteur de la gare.

« — Pouvez-vous me dire où je suis, demandai-je.

« — Sur les terrains communaux de Wandsworth, me dit-il.

« — Y a-t-il un train qui me ramène en ville ?

« — Si vous ne craignez pas de faire environ un mille à pied jusqu'à Clapham Junction, vous arriverez juste à temps pour, prendre le dernier train à destination de Victoria. »

Ainsi se termina mon aventure, monsieur Holmes. J'ignore où je suis allé et avec qui j'ai parlé ; je ne sais que ce que je vous ai rapporté. Mais ce dont je suis sûr, c'est qu'il se passe là un drame affreux, et je voudrais, à tout prix, venir en aide à ce malheureux. Le lendemain matin j'ai raconté l'affaire à M. Mycroft Holmes et ensuite à la police.

Nous demeurâmes quelques instants silencieux à la suite de cet étrange récit. Sherlock Holmes rompit le premier le silence, et s'adressant à son frère :

— Voyez-vous une piste quelconque ? demanda-t-il.

Mycroft pour toute réponse prit le Daily News qui se trouvait sur le coin de la table.

« Récompense à quiconque donnera des nouvelles d'un grec d'Athènes, nommé Eratides, qui ne sait pas l'anglais. Même récompensera quiconque découvrira une dame grecque dont le prénom est Sophie. X 2473. » Cette annonce a paru dans tous les journaux et jusqu'à présent ; personne n'y a répondu.

— Que dit la légation de Grèce ?

— J'y ai passé, et n'ai pu avoir aucun renseignement.

— Alors, il faut télégraphier au chef de la police, à Athènes.

— Sherlock Holmes est le grand homme de la famille, dit Mycroft en se tournant vers moi : qu'il prenne donc l'affaire en mains, je demande seulement à en connaître le résultat.

— C'est entendu, répondit mon ami en se levant. M. Mêlas en sera également informé. En attendant, méfiez-vous ; ces gens savent déjà par les annonces que vous les avez trahis.

En rentrant, Holmes s'arrêta dans un bureau de poste pour envoyer des dépêches.

— Vous voyez, Watson, que nous n'avons pas perdu notre soirée. J'ai déjà eu, par l'intermédiaire de Mycroft, plusieurs affaires des plus passionnantes à étudier. Celle qui nous occupe à l'heure actuelle ne comporte qu'une seule solution, mais elle a toutefois des côtés intéressants.

— Vous pensez la résoudre ?

— Nous en savons trop pour ne pas découvrir ce qui est encore obscur. Vous devez, dès à présent, vous faire une idée nette de la situation en vous basant sur les faits déjà exposés.

— Oui, une idée plus ou moins vague.

— Dites-la toujours.

— Il me paraît évident que cette jeune Grecque a été enlevée par l'Anglais Harold Latimer.

— Enlevée d'où ?

— D'Athènes peut-être.

Sherlock Holmes secoua la tête.

— Le jeune homme ne dit pas un mot de grec ; la jeune fille parle anglais assez bien ; cela prouve qu'elle a séjourné quelque temps en Angleterre, tandis que lui n'est jamais allé en Grèce.

— Eh bien ! alors admettons qu'elle soit venue en Angleterre et que là, Harold lui ait persuadé de fuir avec lui.

— Cette solution est plus probable.

— Et le frère, car c'est la parenté que je lui suppose, serait arrivé de Grèce pour se mêler de l'affaire. Il s'est imprudemment mis entre les mains du jeune homme et de son complice plus âgé. Ces deux individus ont mis l'embargo sur lui ; ils usent de violence pour l'amener à signer des papiers qui leur assureront la fortune de la jeune fille (lui est à la fois son frère et son tuteur). Il s'y refuse. Pour traiter avec lui, il leur faut un interprète ; ils s'adressent à M. Mélas, car ils n'en ont pas trouvé d'autre. La jeune fille ne sait rien de l'arrivée de son frère ; c'est par hasard qu'elle l'apprend.

— C'est cela même, Watson, s'écria Holmes. Je crois que vous frôlez la «vérité. Vous voyez que nous avons en mains tous les atouts. Il faut éviter avant tout qu'ils se livrent à un acte de violence ; mais s'ils tardent un peu, nous les pincerons au bon moment.

— Fort bien. Dites-moi seulement comment vous découvrirez leur demeure.

— Si je ne me trompe pas dans mes conjectures, en supposant que le nom de la jeune fille est ou était Sophie Eratides, nous trouverons facilement sa trace. C'est notre seul espoir du reste, car le frère est, bien entendu, un étranger. De plus, il doit y avoir un certain temps, au moins quelques semaines, que ce Harold entretient des relations avec la jeune fille, puisque le frère en a eu connaissance jusqu'en Grèce et qu'il a eu le temps d'arriver. S'ils ont habité la même maison depuis ce moment, les annonces que Mycroft a fait mettre dans les journaux ne resteront pas sans réponse.

Nous avions atteint, tout en causant, notre maison de Baker Street. Holmes entra le premier, monta l'escalier et poussa un cri de surprise en ouvrant la porte du salon. Je fus non moins étonné, en regardant par-dessus son épaule, de voir Mycroft assis dans un fauteuil, un cigare à la bouche.

— Entrez, Sherlock, entrez, monsieur, dit-il d'un ton aimable en souriant de notre surprise. Vous ne vous attendiez pas à un tel effort de ma part, n'est-ce pas, Sherlock. Mais j'avoue que cette affaire m'intéresse au suprême degré.

— Comment êtes-vous venu jusqu'ici ?

— En hansom ; je vous ai même dépassés.

— Y a-t-il du nouveau ?

— J'ai une réponse à mes annonces.

— Ah !

— Oui, je l'ai reçue quelques instants après votre départ.

— Que dit-elle ?

Mycroft Holmes tirade sa poche une feuille de papier.

— La voici, dit-il. Elle est écrite avec une plume et sur du papier royal blanc par un homme d'âge moyen et de constitution délicate. Elle est ainsi conçue : « Monsieur, en réponse à votre annonce de ce jour, j'ai l'honneur de vous informer que je connais parfaitement la jeune fille en question. Si vous voulez bien passer chez moi, je vous donnerai quelques détails sur sa lamentable histoire, Elle habite les Myrtes à Beckenham. Bien à vous. J. Davenport. »

C'est de Lower Brixton qu'il écrit, continua Mycroft Holmes. Ne pensez-vous pas, Sherlock, que nous ferions bien de prendre une voiture et d'aller l'interroger ?

— Mon cher Mycroft, la vie du frère est plus précieuse que l'aventure de la s½ur. Nous devrions passer par Scotland Yard pour y prendre l'inspecteur Gregson et aller directement à Beckenham. Nous savons qu'il y a là un homme en danger de mort ; il n'y a pas une minute à perdre.

— Nous ferons bien de nous adjoindre M. Mélas, dis-je ; il est probable que nous aurons besoin d'un interprète.

— Parfait, s'écria Sherlock Holmes. Envoyez le domestique chercher un fiacre et partons tout de suite. (Je le vis alors ouvrir le tiroir de sa table et glisser dans sa poche un revolver.) Oui, dit-il, s'apercevant que j'avais vu son geste ; nous avons affaire, je le crains, à une bande de gens particulièrement dangereux.

Il était tard lorsque nous arrivâmes chez M. Mélas, à Pall-Mall. On nous dit qu'un monsieur était précisément venu chez lui un instant avant et l'avait emmené.

— Pouvez-vous me dire où ? demanda Mycroft Holmes.

— Je n'en sais rien, monsieur, répondit la femme qui avait ouvert la porte. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il est parti en voiture avec le monsieur.

— Le monsieur s'est-il nommé ?

— Non, monsieur.

— N'était-ce pas un grand jeune nomma brun fort beau garçon ?

— Oh ! non, monsieur ; c'était un petit homme à la figure maigre et portant des lunettes. Il avait l'air jovial et riait tout en parlant.

— Venez vite, s'écria Sherlock Holmes. Cela devient grave, ajouta-t-il, comme nous roulions vers Scotland Yard. Ces gens-là ont remis la main sur Mélas qui est froussard : ils s'en sont aperçus l'autre soir. Le gredin l'a sans doute terrorisé dès qu'il s'est trouvé en tête à tête avec lui. Il est certain qu'ils ont besoin de ses services, mais ils pourraient bien ensuite le punir de ce qu'ils considéreront comme une trahison de sa part.

Nous espérions en prenants le train atteindre Beckenham aussitôt, ou même plus tôt, que la voiture. Mais à Scotland Yard, nous perdîmes une heure à chercher l'inspecteur Gregson et à obtenir les autorisations nécessaires pour faire une descente de police dans la maison. Il était donc 10 heures moins un quart, lorsque nous atteignîmes London Bridge. Trois quarts d'heure plus tard, nous descendions à la station de Beckenham, située à un demi-mille environ des Myrtes, où une voiture nous transporta. C'était une grande maison sombre s'élevant à une certaine distance de la route au milieu d'un jardin. Là, nous renvoyâmes notre voiture et nous nous engageâmes dans l'allée qui conduit à la maison.

— Les fenêtres ne sont pas éclairées, remarqua l'inspecteur. La villa semble abandonnée.

— Nos oiseaux se sont envolés, le nid est vide, dit Holmes.

— Qu'en savez-vous ?

— Il n'y a pas plus d'une heure qu'une voiture lourdement chargée de bagages a passé par ici.

L'inspecteur sourit :

— J'ai bien remarqué les traces de roues à la lueur de la lampe qui est suspendue à la grille, mais où voyez-vous qu'il y ait eu des bagages ?

— Vous avez dû remarquer les mêmes traces de roues de l'autre côté. Mais celles de la voiture qui sort étaient beaucoup plus profondes ; j'en conclus, sans hésitation, que la voiture portait un gros chargement.

— Ceci est réellement trop fort pour moi, dit l'inspecteur en haussant les épaules. Cette porte ne sera pas facile à forcer. Voyons d'abord si nous réussirons à nous faire entendre.

Il frappa violemment le marteau de la porte, puis sonnai mais sans succès. Holmes, pendant ce temps, s'était écarté ; il revint quelques minutes après.

— J'ai ouvert une fenêtre, dit-il.

— C'est bien heureux que vous soyez avec si non contre la police, monsieur Holmes dit l'inspecteur en constatant avec quelle habileté Holmes avait repoussé le loquet. Eh bien ! vu les circonstances, je suis d'avis d'entrer sans plus de formalités.

L'un après l'autre, nous pénétrâmes dans une vaste pièce, celle évidemment dans laquelle M. Mélas avait été introduit. L'inspecteur avait allumé sa lanterne ; à sa lueur, nous vîmes bien les deux portes, le rideau, la lampe et l'armure japonaise décrites par lui. Sur la table, deux verres, une bouteille vide ayant contenu du cognac et les restes d'un repas.

— Qu'est-ce que j'entends ? demanda Holmes tout à coup.

Muets, nous écoutâmes : c'était un son plaintif et sourd qui paraissait sortir d'une pièce au-dessus de nous. Holmes se précipita dans le vestibule : le bruit lugubre venait de l'étage supérieur. Il bondit en haut, l'inspecteur et moi derrière lui, tandis que son frère Mycroft nous suivait aussi vite que le lui permettait son embonpoint.

Trois portes donnaient sur le palier du deuxième étage, et c'est de la porte centrale que partaient les bruits sinistres : un sourd murmure alternant avec un gémissement aigu. La porte était fermée, mais la clef se trouvait à l'extérieur ; Holmes ouvrit violemment, entra et ressortit aussitôt en portant la main à sa gorge.

— C'est du charbon de terre, s'écria-t-il ; attendez un peu, la fumée va sortir.

En regardant bien, nous vîmes au milieu de la pièce une flamme bleuâtre qui vacillait sur un trépied, et qui, seule, donnait un peu de clarté. Cette flamme projetait sur le parquet un cercle de lumière blafarde, tandis qu'au delà, dans l'ombre, nous apercevions vaguement deux silhouettes appuyées contre le mur. De la porte ouverte s'échappait une odeur infecte qui saisissait à la gorge. Holmes se précipita sur le palier de l'escalier pour humer un peu d'air pur, puis, se jetant de nouveau dans la chambre, il ouvrit toute grande la fenêtre et jeta le trépied d'airain dans le jardin.

— Nous pourrons entrer dans un instant, dit-il en cherchant à reprendre haleine. Il nous faudrait une bougie. Mais sera-t-il possible de faire prendre une allumette dans cette atmosphère. Tenez la lumière devant la porte, Mycroft, et nous allons tâcher de les tirer de là. Allons !

En un bond nous fûmes auprès des malheureux asphyxiés que nous transportâmes sur le palier. Ils avaient tous deux les lèvres bleuies, la figure enflée, congestionnée et semblaient avoir perdu connaissance. Leurs traits étaient tellement convulsés que nous n'aurions même pas pu reconnaître en l'un d'eux l'interprète grec, que nous avions laissé au cercle Diogène quelques heures auparavant, sans l'indice fourni par sa barbe noire et sa corpulence. Ses mains et ses pieds étaient fortement ligotés, et il portait au-dessus de l'½il la trace d'un coup violent. L'autre était de grande taille et semblait arrivé au dernier degré d'amaigrissement ; garroté de la même manière que le premier, il avait sur la figure des bandes de taffetas disposées dans un apparat grotesque. Il avait cessé de gémir au moment où nous l'avions déposé à terre, et je me rendis compte que nous arrivions trop tard pour le sauver. Mais M. Mélas respirait encore, et, moins d'une heure après grâce à l'ammoniaque et à l'eau-de-vie, il ouvrait les yeux et était hors de danger. Je pouvais ma vanter de l'avoir arraché à la mort.

L'histoire qu'il nous raconta fut d'ailleurs très banale et ne fit que confirmer nos suppositions, il paraît que son visiteur, en entrant chez lui, l'avait fortement intimidé en exhibant un casse-tête qu'il avait tiré de sa manche ; notre homme, en se voyant menacé d'une mort instantanée, s'était pour la seconde fois laissé enlever. L'effet que ce scélérat avait produit sur le pauvre interprète était presque magnétique, et il ne pouvait parler de lui sans blêmir et trembler de tous ses membres.

Il avait été rapidement emmené à Beckenham et avait servi d'interprète dans une seconde entrevue encore plus dramatique que la première ; au cours de cette entrevue les deux Anglais avaient menacé de mort leur prisonnier, s'il ne se soumettait pas à leurs exigences. Mais le trouvant inaccessible à la terreur, ils l'avaient rejeté dans sa prison ; ils reprochèrent ensuite à Mélas sa trahison dont ils avaient la preuve par l'annonce des journaux, et l'assommèrent d'un coup de bâton.

Le malheureux ne savait plus ce qui s'était passé jusqu'au moment eu il nous avait trouvés penchés sur lui.

Telle est la singulière aventure de l'interprète grec, aventure sur laquelle plane un mystère profond.

L'individu qui avait répondu à notre annonce nous apprit que l'infortunée jeune fille appartenait à une riche famille grecque, et qu'étant venue passer quelque temps chez des amis en Angleterre, elle y avait rencontré un jeune nomme au nom d'Harold Latimer ; ce dernier avait pris assez d'influence sur elle pour lui persuader de s'enfuir avec lui. Ses amis, navrés du scandale, avaient prévenu son frère à Athènes ; pour mettre à couvert leur propre responsabilité. Le frère, en arrivant en Angleterre, s'était imprudemment mis entre les mains de Latimer et de son complice, un nommé Wilson Kemp, dont les antécédents sont déplorables. Les deux compères, sentant bien que son ignorance de la langue anglaise le laissait sans défense entre leurs mains, l'avaient retenu prisonnier ; puis ils avaient tenté de l'amener à composition ; en le maltraitant et en l'affamant, ils espéraient lui faire abandonner en leur faveur ses propres biens et ceux de sa s½ur. Ils l'avaient gardé dans la maison, à l'insu de la jeune fille et le taffetas qui recouvrait sa figure avait pour but de le rendre méconnaissable, au cas où elle l'aurait aperçu. Son instinct féminin avait immédiatement percé le masque lorsque à la premiers visite de l'interprète, elle n'avait fait qu'entrevoir son frère. La pauvre fille était elle-même prisonnière, car, en fait de domestiques, on ne laissait pénétrer dans 1a maison qu'un homme faisant fonction de cocher et sa femme ; tous les deux, d'ailleurs, étaient des créatures des conspirateurs.

S'étant aperçus que leur secret avait été éventé et qu'ils ne pouvaient rien obtenir de leur prisonnier, les deux bandits venaient de quitter, avec la jeune fille, la maison meublée qu'ils avaient louée ; mais sans oublier de se venger de l'homme qui leur avait tenu tête et de celui qui les avait trahis.

Bien des mois après nous reçûmes de Budapest une singulière découpure de journal, relatant la mort tragique de deux Anglais qui voyageaient avec une femme. Ils avaient été tous deux assassinés, et la polies autrichienne

Fiouf, c'était long!
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le mercredi 07 janvier 2009 11:01

Ca j'ai adorée! (Je t'aime Sherlock!)

Ca j'ai adorée! (Je t'aime Sherlock!)
[LE POUCE DE L'INGÉNIEUR



Parmi tous les problèmes soumis à mon ami M. Sherlock Holmes pendant les années de notre intimité, deux seulement lui furent signalés par moi : celui qui avait trait au pouce de M. Hatherley, et celui de la folie du colonel Warburton. Le dernier est sans doute le plus intéressant pour un esprit aussi observateur que le sien ; toutefois l'autre est si étrange dans son début, si dramatique dans ses détails, qu'il vaut la peine d'être raconté, quoique mon ami n'ait pas eu l'occasion d'y employer toutes ses merveilleuses facultés d'analyse. L'histoire a été reproduite plus d'une fois dans les journaux ; mais, comme toujours, un simple entrefilet frappe moins le lecteur, que la série des faits se développant sous ses yeux et dévoilant peu à peu le mystère qui les enveloppe. Les détails de cette affaire firent alors une profonde impression sur moi et deux ans écoulés depuis n'en ont guère diminué l'effet.

C'était pendant l'été de 1889, peu de temps après mon mariage. J'étais revenu à ma clientèle civile, et j'avais finalement quitté Holmes qui demeurait toujours dans Baker Street, où j'allais souvent le voir ; j'avais même réussi à lui faire perdre un peu de ses habitudes de bohème, au point qu'il venait parfois chez nous. Ma clientèle s'était constamment accrue et comme je demeurais près de la gare de Paddington, j'avais quelques clients parmi les employés du chemin de fer. L'un de ceux-ci, que j'avais guéri d'une longue et douloureuse maladie, ne se lassait pas de chanter mes louanges et cherchait à m'envoyer tous les malades sur lesquels il pouvait avoir quelque influence.

Un matin, un peu avant sept heures, je fus réveillé par la servante frappant à ma porte pour me dire que deux hommes de la gare de Paddington m'attendaient dans le cabinet de consultation. Je m'habillai à la hâte, car je savais par expérience que les blessures des employés étaient souvent très graves. Au moment où je descendais l'escalier, mon vieil ami, le chef de train, sortit de mon cabinet, en refermant avec soin la porte derrière lui.

— Il est là, murmura-t~il, en désignant du doigt la pièce qu'il venait de quitter, il ne se sauvera pas.

— Qui est-ce ? demandai-je, car les allures de mon interlocuteur semblaient dénoter un mystère.

— C'est un nouveau patient, murmura-t-il. J'ai voulu l'amener moi-même, comme ça c'était plus sûr. Il est là, il n'y a rien à craindre. Il faut que je m'en aille maintenant, docteur ; j'ai mon travail, tout comme vous.

Et il s'en alla, le brave rabatteur, sans même me donner le temps de le remercier.

J'entrai dans mon cabinet et j'y trouvai un homme assis auprès de la table. Il était simplement vêtu d'un complet couleur de bruyère, sa casquette de drap était posée sur mes livres ; une de ses mains était enveloppée d'un mouchoir tout taché de sang. Comme âge, vingt-cinq ans au plus, avec une figure très mâle et un teint décoloré, qui me donna l'impression d'un homme qui serait sous le coup d'une très violente émotion.

— Je regrette de vous déranger de si bonne heure, docteur, me dit-il. Mais j'ai eu cette nuit un très sérieux accident. Je viens d'arriver par le train du matin, et m'étant informé d'un médecin à Paddington, un brave homme, m'a obligeamment amené ici. J'ai donné ma carte à la servante, mais je vois qu'elle l'a laissée sur la table.

Je la pris et lus : M. Victor Hatherley, ingénieur hydraulicien, 16A, Victoria Street (3e étage).

— Je regrette de vous avoir fait attendre, dis-je, en m'asseyant. Vous venez de faire un Voyage de nuit, occupation plutôt monotone, n'est-ce pas ?

— Oh ! je ne peux pourtant pas dire que ma nuit ait été monotone, répondit-il, en riant d'un rire nerveux qui le convulsait tout entier.

Voulant arrêter une crise que je voyais venir :

— Doucement ! criai-je. Calmez-vous ! et je lui préparai un verre d'eau.

Mais tout fut inutile. Je ne pus enrayer une violente attaque de nerfs, une de ces attaques que les natures les plus énergiques peuvent subir après une grande émotion. Enfin il se calma, mais resta épuisé et un peu honteux.

— Excusez-moi, dit-il, haletant.

— Pas du tout. Buvez !

Je mis quelques gouttes de cognac dans de l'eau et je vis aussitôt


revenir un peu de couleur à ses joues exsangues.

— Ça va mieux ! dit-il. Et maintenant, docteur, voulez-vous avoir la bonté de soigner mon pouce ou plutôt l'endroit où était mon pouce.

J'enlevai le mouchoir, je découvris sa main, et à la vue de la plaie je tressaillis malgré le sang-froid qu'une longue pratique m'a donné. Il ne restait que quatre doigts, et à la place du pouce il y avait une surface rouge et spongieuse, horrible à voir. Le pouce avait été coupé ou arraché, juste à sa naissance.

— Grand Dieu ! m'écriai-je, c'est une horrible blessure. Vous devez avoir beaucoup saigné ?

— Oui, beaucoup. Je me suis même évanoui sur le coup ; et je crois que je suis resté assez longtemps sans connaissance. Quand je suis revenu à moi, je saignais toujours, alors j'ai attaché mon mouchoir très serré autour de mon poignet, et je l'ai assujetti avec une épingle.

— Parfait ! Vous mériteriez d'être chirurgien.

— J'ai appris cela au cours de mes études d'ingénieur ; cela rentre dans ma spécialité.

— Cette blessure a dû être faite par un instrument très lourd et très tranchant ? dis-je après avoir examiné la plaie.

— Oui, par un instrument ressemblant à un couperet.

— Un accident, je pense ?

— Pas du tout.

— Quoi, un attentat ?

— Précisément.

— Mais c'est affreux !

J'épongeai la plaie, la nettoyai, la pansai ; et finalement la recouvris d'ouate et de bandages phéniqués. Mon patient resta tout le temps adossé à sa chaise, sans broncher, mais je remarquai qu'il se mordait les lèvres fréquemment.

— Comment vous sentez-vous ? demandai-je, quand j'eus fini.

— Très bien. Votre cognac et votre pansement ont fait de moi un autre homme. Je me sentais très faible en arrivant, mais c'est qu'aussi j'en ai vu de rudes !

— Ne parlons pas de cela pour ne pas exciter vos nerfs.

— Les voilà plus calmes. Au reste, il faudra que je raconte mon histoire à la police. Je vous avouerai toutefois que, n'était le témoignage évident de ma blessure, ils ne croiraient pas à ma déposition, tant elle est extraordinaire et dépourvue de preuves. Et dans le cas où l'on voudrait faire une enquête, les indications que j'ai à donner sont si vagues qu'il est douteux que justice puisse être faite.

— Ha ! m'écriai-je, s'il y a là un problème que vous désirez voir résoudre, je vous recommanderai fortement de venir avec moi chez mon ami M. Sherlock Holmes, avant de vous adresser à la police officielle.

— J'ai déjà entendu parler de ce monsieur et je serais très heureux de lui confier mon affaire, quoique naturellement je doive aussi recourir à la police. Voulez-vous me donner un mot d'introduction pour lui ?

— Je ferai mieux. Je vous y mènerai moi-même.

— Et je vous en serai très reconnaissant.

— Prenons un fiacre et allons-y ensemble. Nous arriverons juste à temps pour déjeuner chez lui. Voulez-vous ?

— Oui, je ne serai tranquille que lorsque j'aurai raconté mon aventure.

— Eh bien ! ma servante va héler un fiacre : je suis à vous dans un instant.

Je montai chez moi, expliquer brièvement l'affaire à ma femme, et cinq minutes après j'étais dans un cab, roulant avec mon nouveau client vers Baker Street.

Sherlock Holmes était, comme je m'y attendais, à flâner dans son salon, en robe de chambre, lisant la colonne des annonces du Times, et fumant sa pipe d'avant déjeuner, pipe qui était composée de tous les fonds et résidus de la veille, soigneusement séchés et rassemblés sur le coin de la cheminée. Il nous reçut avec son affabilité habituelle, commanda un supplément de grillades et d'½ufs, et mangea de bon appétit avec nous. Quand ce fut fini, il installa notre hôte sur un sofa, mit un coussin sous sa tête, et un verre d'eau mélangée de cognac à portée de sa main.

— Je vois que votre aventure n'a pas été banale, monsieur Hatherley, dit-il. Étendez-vous là, et faites comme chez vous. Parlez si vous en avez la force, mais arrêtez-vous toutes les fois que vous vous sentirez fatigué, et entretenez vos forces au moyen de ce stimulant.

— Merci, dit le patient, je me sens tout autre depuis que le docteur m'a pansé, et je crois que votre déjeuner a complété la cure. Je veux abuser le moins possible de votre temps, si précieux, et j'entre tout de suite en matière.

Holmes s'assit dans un grand fauteuil, il ferma les yeux a demi et prit cette attitude lassée qui contrastait si fort avec sa nature vive, animée ; je m'assis en face de lui et nous écoutâmes en silence l'étrange récit que nous fit notre visiteur :

— Il faut que vous sachiez que je suis orphelin et célibataire, je demeure seul, à Londres, dans un appartement meublé. Par profession, je suis ingénieur hydraulicien, et j'ai acquis pas mal d'expérience pendant les sept années d'apprentissage que j'ai fait chez Venner et Matheson, la maison bien connue de Greenwich. Je venais de terminer, il y a deux ans, lorsque la mort de mon père me mit à la tête d'une petite fortune qui me permit de m'établir à mon propre compte : je louai à cet effet un bureau dans Victoria Street.

Tout début dans les affaires est pénible, mais j'eus assurément plus de difficultés qu'un autre. Pendant deux années entières je n'eus que trois consultations et un petit travail à faire. Voilà tout ce que ma profession me rapporta. Durant ce laps de temps, mes revenus bruts se sont élevés à vingt-sept livres et demie. Chaque jour, de neuf heures du matin à quatre heures du soir, j'attendais en vain dans mon petit réduit des visiteurs qui ne venaient pas et je commençais à perdre patience et à croire que je n'aurais jamais de clientèle.

Hier, pourtant, juste au moment ou je m'apprêtais à quitter le bureau, mon commis entra pour me dire qu'un monsieur désirait me voir. Il me tendit une carte qui portait le nom du colonel Lysander Stark et presque en même temps je vis entrer le colonel lui-même. C'était un homme d'une taille au-dessus de la moyenne, mais d'une maigreur telle que je crois n'en avoir jamais vu de semblable. Son nez et son menton faisaient saillie sur sa figure en lame de couteau et la peau de ses joues était tendue sur ses pommettes très accentuées. Cette maigreur extrême semblait être son état naturel, et non l'effet d'une maladie, car son ½il était brillant, son pas rapide, son allure assurée. Il était simplement mais correctement vêtu, et paraissait approcher de la quarantaine.

« Monsieur Hatherley », dit-il, avec une sorte d'accent allemand. On vous a recommandé à moi, non seulement pour vos capacités d'ingénieur, mais aussi pour votre discrétion à toute épreuve.

Je m'inclinai, assez flatté de ce compliment.

« — Puis-je savoir qui vous a donné ces excellents renseignements ? lui demandai-je.

« — Euh, peut-être vaut-il mieux ne pas vous le dire tout de suite. J'ai appris de la même source que vous êtes orphelin et célibataire et que vous vivez seul à Londres.

« — C'est parfaitement exact, répondis-je, mais je ne vois pas bien quel rapport cela peut avoir avec mes qualités professionnelles ; je croyais que vous veniez me consulter sur une question de métier.

« — Sans aucun doute. Toutefois ce préambule était nécessaire, car si j'ai besoin d'un homme de votre profession, il faut aussi que cet homme soit d'une discrétion absolue, absolue, vous m'entendez bien. Or cette qualité se rencontre plus fréquemment chez un célibataire que chez un homme qui vit au sein de sa famille.

« — Si je donne ma parole, de garder le secret, dis-je, vous pouvez absolument compter sur moi.

Il me regarda fixement pendant que je parlais, et je crois n'avoir jamais vu un ½il aussi méfiant et inquisiteur.

« — Vous promettez, alors ? dit-il enfin.

« — Oui, je promets.

« — Silence absolu et complet, avant, pendant et après ? Aucune allusion à la chose, ni par un mot, ni par un écrit ?

« — Je vous ai déjà donné ma parole.

« — Très bien ».

Il se leva brusquement, traversa la chambre comme un éclair, et ouvrit la porte. Le corridor était désert.

« — C'est parfait, dit-il en revenant. Je sais que les commis sont souvent curieux des affaires de leurs patrons. Maintenant, nous pouvons causer en sûreté.

Il approcha sa chaise tout contre la mienne, et recommença à m'examiner du même regard interrogateur et réfléchi. Je sentis tout à coup un sentiment de répulsion et même de terreur en présence des manières étranges de cet homme décharné. La crainte même de perdre un client ne put m'empêcher de témoigner mon impatience.

« — Veuillez m'expliquer votre affaire, monsieur, dis-je ; mon temps est précieux.

Que le ciel me pardonne cette dernière phrase, qui n'était qu'un vulgaire mensonge ; je ne pus l'arrêter sur mes lèvres.

« — Accepteriez-vous cinquante guinées, pour une nuit de travail ?

« — Parfaitement.

« — Je dis une nuit de travail, je devrais dire une heure. Il me faut simplement votre avis sur une presse hydraulique qui marche mal. Si vous nous faites voir par où elle cloche, nous pourrons nous-mêmes la réparer. Que pensez-vous d'un travail de ce genre ?

« — Le travail paraît facile et le salaire superbe.

« — C'est ce qui me semble. Pouvez-vous venir ce soir par le dernier train.

« — Où ?

« — À Eyford, dans le Berkshire. C'est un petit endroit situé sur la limite de l'Oxfordshire, et à environ sept milles de Reading. Il y a à Paddington un train qui vous y amènera à onze heures quinze environ.

« — Très bien.

« — Je viendrai vous chercher avec une voiture.

« — Ah ! c'est assez loin de la gare, alors ?

« — Oui, notre petit trou est tout à fait dans la campagne. C'est à sept bons milles de la station d'Eyford.

« — Nous n'y arriverons donc pas avant minuit, et je suppose que je ne trouverai pas de train pour me ramener ici. Il faudra que je passe la nuit là-bas ?

« — Oui, nous vous logerons facilement.

« — C'est bien ennuyeux. Ne pourrais-je pas venir à une heure plus pratique ?

« — Non, et c'est précisément pour vous dédommager de ce dérangement nocturne que nous vous donnons à vous, homme jeune et inconnu, des honoraires égaux à ceux que pourrait demander une des célébrités de votre profession. Cependant, si vous préférez renoncer à l'affaire, naturellement, il n'y a rien de fait ».

Je pensai aux cinquante guinées qui tombaient si à point.

« — Avant tout, dis-je, je serai très heureux de me conformer a vos désirs. Je voudrais cependant comprendre un peu plus clairement ce que vous me demandez.

« — Évidemment. Il est tout naturel que l'engagement que nous avons obtenu de vous ait excité votre curiosité. Je veux que vous agissiez en pleine connaissance de cause. Êtes-vous bien sûr que personne n'écoute ?

« — Absolument sûr.

« — Eh bien ! voici. Vous n'ignorez sans doute pas que la terre à foulon est un produit de valeur et qu'on n'en trouve en Angleterre que sur un ou deux points.

« — En effet.

« — Il y a quelque temps j'ai acheté une petite terre, très peu importante, à dix milles environ de Reading et j'ai eu la chance de découvrir un gisement de terre à foulon dans un de mes champs. Après examen, je constatai que ce gisement se continuait chez nos voisins de droite et de gauche, et se trouvait être chez eux beaucoup plus important que chez moi. Ces braves gens ignoraient absolument que leur terre renfermait un produit aussi précieux que l'or, et naturellement il était de mon intérêt de leur acheter du terrain avant qu'ils en eussent découvert la valeur. Malheureusement, je n'avais pas de capitaux suffisants pour faire cette acquisition. Je confiai ce secret à quelques amis, et ils me conseillèrent d'exploiter secrètement le petit gisement qui était chez moi et de réaliser par ce moyen la somme nécessaire à l'achat des terrains voisins. C'est ce que nous avons fait et pour faciliter nos opérations, nous avons acheté une presse hydraulique. Cette presse, comme je vous l'ai déjà expliqué, s'est détraquée, et nous désirons avoir votre avis à ce sujet. Mais nous gardons notre secret très soigneusement, car si l'on venait à savoir que des spécialistes hydrauliciens viennent chez nous, cela donnerait l'éveil ; vous comprenez qu'une fois la vérité connue, adieu notre chance d'acheter ces terrains et d'accomplir notre projet. Voilà pourquoi je vous ai fait promettre de ne dire à personne que vous allez à Eyford cette nuit. J'espère que vous m'avez bien compris ?

« — Parfaitement. La seule chose que je ne saisisse pas très bien, c'est à quoi vous sert une presse hydraulique pour extraire de la terre à foulon que l'on trouve tout simplement en creusant.

« — Ah ! dit-il, d'un air dégagé, nous avons un procédé à nous. Nous comprimons la terre en briquettes, pour pouvoir la transporter sans que l'on sache ce que c'est. Mais peu importe cette question de détail. Je vous ai maintenant tout dit, monsieur Hatherley, vous voyez quelle confiance j'ai en vous.

Il se leva tout en parlant.

« — Je vous attends donc à Eyford, à onze heures et demie.

« — Je ne manquerai pas au rendez-vous.

« — Et pas un mot à âme qui vive. »

Il me fixa d'un dernier et long regard plein de méfiance, et me serrant la main d'une étreinte froide et moite, il sortit rapidement.

Lorsque j'eus repris mon sang-froid et que j'eus bien réfléchi à tout cela je trouvai très étrange le genre de travail qu'on me proposait ainsi. D'un côté, j'étais assez satisfait, car les honoraires étaient dix fois supérieurs à ceux que j'aurais pu demander, et cette commande pouvait m'en amener d'autres. Mais, de l'autre côté, le visage et les manières de mon client m'avaient fait mauvaise impression, et je ne pouvais trouver dans son histoire de terre à foulon une explication suffisante à un voyage nocturne ni à un secret aussi absolu. Enfin, je mis de côté mes appréhensions ; je dînai de bon appétit, et je m'embarquai à Paddington, sans avoir dévoilé quoi que ce soit de mon secret.

À Reading, j'eus à changer non seulement de voiture, mais aussi de station. Je montai dans le dernier train se dirigeant sur Eyford, et j'arrivai à cette petite gare mal éclairée, à onze heures passées. J'étais le seul voyageur à destination d'Eyford et je ne vis personne sur le quai, excepté un homme de peine endormi auprès de sa lanterne. Mais, à la sortie, je trouvai mon client qui m'attendait dans l'obscurité ; sans dire un mot, il me prit par le bras et me fit monter dans une voiture dont la portière était ouverte. Il releva les vitres de chaque côté, frappa contre la paroi et le cheval partit au grand trot.

— Il n'y avait qu'un cheval, interrompit Holmes ?

— Oui, un seul.

— Avez-vous vu de quelle couleur il était ?

— Oui, à la lueur des lanternes, je vis que c'était un alezan.

— Paraissait-il fatigué, ou fringant ?

— Oh ! fringant et il avait le poil brillant.

— Merci. Pardon de vous avoir interrompu. Continuez, je vous prie, votre si intéressant récit.

— Nous partîmes donc et nous roulâmes au moins pendant une heure. Le colonel Lysander Stark m'avait dit que c'était à sept milles, mais je crois, à l'allure à laquelle nous marchions et au temps qui s'écoula entre le départ et l'arrivée, qu'il y avait plutôt douze milles que huit. Mon compagnon ne parlait pas et je sentais son regard fixé sur moi. La route devait être mauvaise, à en juger par les cahots de la voiture. J'essayai de regarder par les vitres, mais elles étaient en verre dépoli, et je ne pouvais qu'apercevoir vaguement l'éclat des lumières qui nous croisaient. De temps en temps je hasardais une remarque pour rompre la monotonie du voyage, mais le colonel ne répondait que par monosyllabes, et la conversation tombait aussitôt. Enfin, les secousses de la route furent remplacées par le roulement plus doux d'une allée sablée, et la voiture s'arrêta. Le colonel Lysander Stark sauta à terre le premier et comme je le suivais, il me fit entrer vivement par une porte ouverte devant nous. Par le fait, je ne fis, pour ainsi dire, qu'un bond, de la voiture dans l'antichambre, et ne pus, par conséquent, avoir le moindre aperçu de la façade de la maison. Aussitôt que j'eus franchi le seuil, la porte se referma lourdement, et j'entendis le roulement de la voiture qui s'éloignait.

Il faisait noir comme dans un four à l'intérieur, et le colonel cherchait à tâtons des allumettes, en grommelant tout bas. Soudain une porte s'ouvrit à l'autre extrémité du corridor, et un long rayon de lumière parvint jusqu'à nous. Puis parut une femme, tenant une lampe au-dessus de sa tête, et penchant le corps en avant pour nous apercevoir. Elle me sembla très jolie, et vêtue d'une riche étoffe, autant que je pus en juger par les reflets de cette étoffe à la lumière. Elle prononça quelques mots dans une langue étrangère, d'un ton interrogatif ; mon compagnon répondit d'un mot rude et bref, qui la fit tressaillir au point que la lampe lui échappa presque des mains. Le colonel Stark s'approcha d'elle, lui murmura quelque chose à l'oreille, puis la poussant dans la chambre d'où elle était sortie, revint vers moi, la lampe à la main.

« — Voulez-vous avoir la bonté d'attendre ici quelques minutes, » dit-il, en ouvrant une autre porte.

La pièce dans laquelle je me trouvais était meublée sobrement : au milieu, une table ronde, sur laquelle se trouvaient épars des livres allemands, près de la porte, un harmonium, sur lequel le colonel Stark posa la lampe.

« — Je ne vous demande qu'un instant », dit-il, et il s'éloigna dans l'obscurité.

Je regardai les livres et malgré mon ignorance de l'allemand, je constatai que deux d'entre eux étaient des traités scientifiques, et les autres des livres de poésie. J'allai à la fenêtre, espérant voir la campagne, mais la fenêtre était fermée par un volet de chêne, assujetti au moyen d'une forte barre de fer. Cette maison était étonnamment silencieuse. En dehors du tic-tac d'une vieille pendule dans le corridor, tout semblait mort dans cette demeure. Un vague sentiment de malaise commença à m'envahir. Qui étaient ces Allemands, et que faisaient-ils dans cet endroit étrange écarté ? Où était cet endroit ? J'étais à dix milles, ou à peu près d'Eyford, c'est tout ce que je savais, mais au nord, au sud, à l'est, à l'ouest ? impossible de s'en rendre compte. Pour me rassurer je me disais que Reading, et peut-être d'autres grandes villes, se trouvaient dans le rayon et qu'après tout l'endroit pouvait bien n'être pas aussi isolé que je l'avais cru tout d'abord. Cependant, d'après le calme environnant, il était bien certain que nous étions en pleine campagne. J'arpentais la pièce de long en large, fredonnant un air pour me donner du courage, et trouvant que je gagnais bien mes cinquante guinées.


Soudain, sans que j'eusse entendu le moindre bruit et au milieu du silence le plus absolu, la porte s'ouvrit lentement. La femme que j'avais déjà vue apparut dans la baie, encadrée d'ombre ; son beau visage intelligent, éclairé en plein par la lumière de la lampe, révélait une frayeur intense qu'elle me communiqua. Elle me fit signe d'un doigt tremblant de ne pas faire de bruit, puis elle me glissa à l'oreille quelques mots de mauvais anglais, tournant sans cesse les yeux vers la porte ouverte derrière elle, comme une bête traquée.

« — À votre place, je m'en irais, dit-elle, en essayant d'assurer sa voix ; je ne resterais sûrement pas ici, vous n'êtes pas fait pour la besogne qui vous attend.

« — Mais, madame, dis-je, je n'ai pas encore accompli ma tâche. Je ne puis pas m'en aller sans avoir vu la machine.

« — Croyez-moi, poursuivit-elle n'attendez pas. Vous pouvez passer par ici ; il n'y a personne. »

Et alors, voyant que je souriais en secouant la tête, elle perdit toute réserve et fit un pas en avant, en se tordant les mains.

« — Pour l'amour du Ciel, murmura-t-elle, allez-vous-en, avant qu'il ne soit trop tard ! »

Je suis malheureusement têtu par nature et d'autant plus disposé à m'aventurer dans une affaire que j'y rencontre plus d'obstacles. Je pensai à mes cinquante guinées, au voyage ennuyeux que je venais de faire, à la nuit désagréable qui m'attendait probablement. J'aurais donc fait tout cela pour rien ? Pourquoi me sauverais-je, après tout, sans avoir rempli ma mission, et sans avoir reçu la rémunération à laquelle j'avais droit ? Cette personne pouvait être folle ! Qu'en savais-je ? Je secouai donc la tête d'un air résolu, bien que la façon d'agir de cette femme m'eût ému plus que je ne voulais l'avouer, et je déclarai nettement mon intention de rester où j'étais. Elle allait recommencer ses objurgations, lorsque j'entendis fermer une porte au premier étage et descendre l'escalier. Elle écouta un instant, leva les mains au ciel d'un air désespéré et disparut aussi vite et silencieusement qu'elle était venue.

Les nouveaux arrivants étaient le colonel Lysander Stark et un petit homme gros, avec une barbe grisonnante qui sortait des plis de son double menton ; ce dernier me fut présenté comme étant M. Ferguson.

« — C'est mon secrétaire et mon gérant, dit le colonel. Mais, à propos, il me semble que j'avais fermé cette porte en m'en allant ? Je crains que vous n'ayez été au courant d'air.

« — Au contraire, dis-je, j'ai ouvert parce que j'avais trop chaud.

Il me jeta un coup d'½il méfiant.

« — Si nous parlions de notre affaire, dit-il. Nous allons, M. Ferguson et moi, vous mener voir la machine.

« — Faut-il prendre mon chapeau ?

« — Oh ! non, c'est dans la maison.

« — Quoi, vous tirez votre terre à foulon de la maison ?

« — Non, non. Nous ne faisons que la presser ici. Mais ne nous occupons pas de cela. Tout ce que nous désirons, c'est que vous examiniez la machine et que vous nous disiez ce qu'il y a de cassé ou de détraqué. »

Nous montâmes ensemble, le colonel ouvrant la marche, la lampe à la main, le gros gérant et moi le suivant de près. Cette vieille maison était un vrai labyrinthe, avec des corridors, des passages étroits, des escaliers tournants, de petites portes basses, dont les seuils étaient usés par les générations précédentes. Il n'y avait ni tapis, ni aucun ameublement en dehors du rez-de-chaussée, et le plâtre tombait des murs que l'humidité couvrait de taches vertes et malsaines. J'essayais de prendre un air indifférent, mais je ne pouvais complètement oublier les avis de la femme, quoique n'ayant pas voulu les écouter, et je ne perdais pas de vue mes deux compagnons. Ferguson semblait un homme morose et silencieux, mais au peu de mots qu'il dit, je compris que c'était au moins un compatriote.

Le colonel Lysander Stark s'arrêta enfin devant une porte basse qu'il ouvrit. Elle donnait dans une petite pièce carrée où nous aurions eu peine à tenir tous les trois. Ferguson resta dehors, le colonel me fit entrer avec lui.

« — Nous sommes, dit-il, dans la presse hydraulique, et ce serait particulièrement désagréable pour nous, si quelqu'un la faisait fonctionner. Le plafond de cette petite pièce est, par le fait, le piston foulant qui vient frapper ce plancher de métal avec une force de plusieurs tonnes. Il y a au dehors des petites colonnes latérales qui renferment de l'eau, elles reçoivent la force et la communiquent multipliée comme vous devez le savoir. La machine marche encore, mais elle semble offrir une certaine résistance, et elle a perdu de sa force. Voulez-vous avoir l'obligeance de l'examiner et de nous dire ce qu'il y aurait à faire. »

Je lui pris la lampe des mains et commençai un minutieux examen. C'était un mécanisme gigantesque et capable d'exercer une pression énorme. Je passai dehors ensuite, et abaissai les leviers de commande. Je reconnus immédiatement au son, qu'il y avait une légère fuite, par laquelle l'eau s'échappait. Je découvris aussi que la garniture en caoutchouc d'une tige de piston s'était racornie et ne remplissait plus l'espace qu'elle devait obturer. C'était là sûrement la cause de la perte de force, et je l'indiquai à mes compagnons qui m'écoutèrent avec la plus grande attention et me posèrent quelques questions techniques sur la façon de procéder à la réparation. Quand je leur eus bien tout expliqué, je revins à la chambre du piston pour satisfaire de nouveau ma curiosité. Il sautait aux yeux que l'histoire de la terre à foulon était une invention pure et simple (il eût été absurde, en effet, d'utiliser un engin d'une puissance si disproportionnée à cet objet). Les parois de la pièce étaient en bois, mais je remarquai que le plancher, une auge en fer, était couvert d'une plaque métallique. Je m'étais baissé et je la grattais déjà de l'ongle pour en reconnaître la nature, lorsque j'entendis une sourde exclamation en allemand, et vis la figure cadavéreuse du colonel penchée vers moi.

« — Que faites-vous ? » demanda-t-il.

J'étais furieux de m'être laissé prendre si sottement.

« — J'admirais votre terre à foulon, lui dis-je, il me semble que j'aurais pu vous donner des conseils plus efficaces, si j'avais su la vraie destination de votre machine. »

Je n'avais pas prononcé ces mots que je m'apercevais déjà de ma folie. Le visage de mon interlocuteur était devenu féroce et une lueur funeste brillait dans ses yeux gris.

« — Oh ! très bien, dit-il, vous allez tout savoir. »

Il recula d'un pas, ferma violemment la porte et tourna la clef. Je me jetai sur le bouton, mais aucun de mes efforts ne put même l'ébranler.

« — Holà ! hurlai-je. Holà ! colonel ! Ouvrez moi ! »

Et alors, tout à coup, dans le silence de la nuit, j'entendis un bruit qui me figea le sang dans les veines ! C'était le grincement des leviers, et la mise en marche du cylindre auquel j'avais découvert une fuite ; le colonel avait mis la machine en mouvement ! La lampe était toujours sur le sol où je l'avais mise pour examiner l'auge. À sa lueur, je voyais le sombre plafond descendre lentement sur moi, par saccades successives, mais – personne ne pouvait le savoir mieux que moi – avec une force qui devait dans une minute me réduire à l'état de pulpe informe. Je me lançai contre la porte en appelant au secours, je me déchirai les doigts à la serrure, j'implorai le colonel de me laisser sortir ; mais le cliquetis impitoyable des leviers noyait ma voix. Le plafond n'était plus maintenant qu'à un pied ou deux au-dessus de ma tête et en levant la main j'en pouvais déjà toucher la surface dure et rugueuse. Alors puisque la mort était inévitable, il fallait prendre une position que la rendît la moins douloureuse possible. Si j'étais à plat ventre, le poids porterait d'abord sur l'épine dorsale ! et je tressaillis à l'idée de l'horrible cassure qui s'ensuivrait. D'un autre côté, si je me couchais sur le dos, aurais-je le courage de regarder descendre sur moi cette ombre mortelle ? Déjà, je ne pouvais plus me tenir debout quand j'eus une vision qui me donna une lueur d'espoir.

J'ai dit que le plafond et le plancher étaient en fer et les parois en bois. En jetant un dernier et rapide regard autour de moi, je vis un mince filet de lumière entre deux planches ; et bientôt un petit panneau qui s'ouvrait. Une seconde d'hésitation, le temps de me rendre compte que c'était bien une porte de salut et je me jetai comme un fou dans cette ouverture et tombai à moitié évanoui de l'autre côté de la paroi. Le panneau s'était refermé derrière moi ; quelques instants après, le bruit et de la lampe broyée et des deux masses de métal se rejoignant me prouva combien je l'avais échappé belle !

Je fus rappelé à moi par une violente pression au poignet ; j'ouvris les yeux : j'étais étendu par terre dans un étroit corridor et une femme qui tenait une bougie était penchée sur moi, s'efforçant de m'entraîner avec la main qui lui restait libre. Je reconnus en elle cette même fée bienfaisante dont j'avais si follement repoussé les conseils.

« — Venez ! venez ! cria-t-elle, hors d'elle-même. Ils vont être ici à l'instant. Ils vont voir que vous n'êtes pas là où ils vous ont laissé. Oh ! ne perdez pas un temps si précieux, venez ! »

Cette fois, au moins, je ne méprisai plus son avis. Je me relevai avec effort, et courus avec elle au bout du corridor où se trouvait un escalier tournant qui nous conduisit à un passage plus large. Au moment où nous y arrivions, nous entendîmes des pas accélérés et les éclats de deux voix se répondant d'un étage à l'autre. Mon guide s'arrêta perplexe, puis ouvrit brusquement une porte donnant accès sur une chambre, dont la fenêtre reflétait les rayons de la lune.

« — Là est votre salut, dit-elle. C'est haut, mais je crois que vous pourrez sauter. »

Au même moment une lueur apparaissait à l'extrémité du corridor, éclairant la longue et mince silhouette du colonel Lysander Stark, qui, une lanterne à la main, courait en brandissant une espèce de couperet de boucher. Je courus à la fenêtre, je l'ouvris violemment et je regardai au dehors. Que tout était calme et paisible dans ce jardin éclairé par la lune ! Je n'étais pas à plus de trente pieds de hauteur : j'enjambai le rebord, mais ne voulus pas sauter avant d'avoir entendu ce qui allait se passer entre mon sauveur et le misérable qui me poursuivait. S'il la maltraitait, j'étais décidé à tout braver et à aller à son secours. J'avais à peine eu le temps de prendre ce parti que mon bourreau était déjà à la porte, repoussant la femme pour passer de force, tandis que celle-ci lui jetait les bras autour du corps, et essayait de l'arrêter.

« — Fritz, Fritz, cria-t-elle en anglais, rappelez-vous votre promesse de la dernière fois, de ne jamais, jamais recommencer. Il ne dira rien, oh ! il ne dira rien ! j'en suis sûre.

« — Vous êtes folle, Elise ! dit-il, en cherchant à se dégager. Vous voulez donc nous perdre tous. Il en a trop vu. Laissez-moi passer ! »

Il la repoussa violemment, et se précipitant à la fenêtre, me porta un coup de son arme. Je m'étais laissé tomber à bout de bras et je pendais au dehors, accroché au rebord de la fenêtre. Je sentis une douleur sourde, je lâchai prise, et je tombai dans le jardin.

J'étais étourdi, mais non blessé par ma chute, je me relevai et courus de toutes mes forces à travers les buissons, car je sentais bien que je n'étais pas encore hors de danger. Mais soudain, le c½ur me manqua, je regardai ma main où je sentais des élancements douloureux ; je m'aperçus alors que mon pouce avait été coupé et que le sang coulait à flots de la blessure. J'essayai de la bander avec mon mouchoir, mais mes oreilles se mirent à bourdonner et je tombai évanoui au milieu des rosiers.

Je ne saurais dire combien de temps je restai sans connaissance. Cela a dû être fort long, car la lune avait disparu et le jour commençait à poindre quand je revins à moi. Mes vêtements étaient humides de rosée, et ma manche trempée de sang. La douleur de ma blessure me rappela en un instant tous les incidents de la nuit, et je me relevai d'un bond à l'idée que je pouvais encore être poursuivi. Mais quel fut mon étonnement, en regardant autour de moi, de ne plus voir, ni maison, ni jardin. J'étais au coin d'une haie, près de la grand'route, et tout à côté, se trouvait une longue construction que je reconnus, en m'approchant, pour être la station même, où j'étais descendu la nuit précédente. Sans ma vilaine blessure, tout ce qui s'était passé pendant ces terribles heures aurait pu n'être qu'un mauvais rêve.

Tout étourdi, j'entrai dans la gare et je m'informai de l'heure des trains. Il y en avait un se dirigeant sur Reading dans moins d'une heure. Je reconnus l'employé pour l'avoir vu à l'arrivée. Je lui demandai s'il avait entendu parler du colonel Lysander Stark ? Ce nom lui était totalement inconnu. S'il avait remarqué une voiture qui était venue m'attendre la nuit dernière ? Non, il n'avait rien remarqué. Je m'informai alors d'un poste de police ? Il y en avait un à trois milles, me fut-il répondu.

Mais c'était trop loin pour moi, dans l'état de faiblesse où je me trouvais. Je dus donc attendre mon retour en ville pour faire ma déposition. Il était un peu plus de six heures quand j'y arrivai. Mon premier soin a été de me faire panser, puis le docteur a eu la bonté de m'amener ici. Je me remets entre vos mains et je ferai exactement ce que vous me direz.

Nous restâmes quelque temps silencieux après cet extraordinaire récit. Puis Sherlock Holmes tira de la bibliothèque un des énormes registres où il rangeait ses découpures de journaux.

— Voici une annonce qui vous intéressera, dit-il. Elle a paru dans tous les journaux, il y a environ un an. Écoutez : « Disparu le 9 courant, Jeremiah Hayling, âgé de vingt-six ans, ingénieur hydraulicien. A quitté son logement à dix heures du soir. Aucune nouvelle depuis. Était habillé, etc. » Ha ! ceci représente, j'imagine, la dernière fois que le colonel a eu besoin de réparations à sa presse.

— Grand Dieu ! s'écria mon malade. Mais cela explique ce que disait cette femme !

— Sans aucun doute. Il est certain que le colonel est un homme froid et résolu que rien n'arrête. Il est absolument décidé a ne jamais laisser contrecarrer ses plans, comme ces pirates qui ne laissent survivre personne sur les navires capturés. Eh bien ! chacun de nos instants est précieux ; si donc vous vous sentez la force, nous allons aller tout de suite à Scotland Yard et de là à Eyford.

Environ trois heures après, nous étions tous dans le train qui de Reading devait nous conduire au petit village du Berkshire qui avait été le théâtre du drame en question, tous, c'est-à-dire Sherlock Holmes, le mécanicien, l'inspecteur Bradstreet de Scotland Yard, un agent en civil et moi-même. Bradstreet avait étendu une carte militaire du comté sur ses genoux, et avait tracé au compas un cercle ayant Eyford pour centre.

— Voilà, dit-il. Ce cercle a dix milles de rayon. L'endroit que nous cherchons doit être quelque part là-dedans. Vous avez bien dit dix milles, monsieur ?

— J'ai dit : une bonne heure de voiture.

— Et vous pensez qu'on vous a fait refaire tout ce trajet pendant que vous étiez sans connaissance ?

— Il le faut bien. J'ai d'ailleurs le souvenir confus d'avoir été soulevé et transporté.

— Ce que je ne puis comprendre, dis-je, c'est qu'ils vous aient épargné quand ils vous ont trouvé évanoui dans le jardin. Peut-être le misérable se sera-t-il laissé attendrir par cette femme ?

— Cela ne me paraît pas prouvé. Je n'ai jamais vu visage plus implacable.

— Oh ! nous éclaircirons bientôt tout cela, dit Bradstreet. Tenez ! voilà mon cercle, et je voudrais bien savoir où se trouvent dans cet espace les gens que nous cherchons.

— Je crois que je pourrais vous désigner l'endroit, dit Holmes avec calme.

— Vraiment ! s'écria l'inspecteur, vous avez déjà une opinion sur cette affaire ? Nous allons voir qui de nous sera d'accord avec vous. Je dis que c'est au sud, parce que le pays est moins habité, par là.

— Moi, je suis pour l'est, dit mon malade.

— J'opine pour l'ouest, dit l'homme en civil. Il y a beaucoup d'habitations isolées de ce côté.

— Et moi, je suis pour le nord, dis-je à mon tour ; car c'est le côté de la plaine et notre ami a affirmé qu'il n'avait monté aucune côte.

— Eh bien ! s'écria l'inspecteur en riant. Voila une jolie diversité d'opinions. Nous avons partagé les quatre points cardinaux entre nous. À qui donnez-vous votre voix, monsieur Holmes ?

— Vous avez tous tort.

— Mais nous ne pouvons pas avoir tous tort.

— Oh ! si, parfaitement. Voici mon point à moi, et il mit son doigt au centre du cercle. C'est là que nous les trouverons.

— Mais la course de douze milles ? dit Hatherley.

— Six pour aller et six pour revenir. Rien n'est plus simple. Vous avez dit que le cheval était frais. Comment aurait-il pu l'être, s'il avait déjà fait douze milles par des mauvais chemins ?

— Ma foi, c'est une ruse très vraisemblable, observa Bradstreet, songeur. Naturellement, il ne peut pas y avoir de doute sur la nature de cette bande.

— Aucun, dit Holmes. Ce sont de faux monnayeurs sur une grande échelle et la presse leur sert à fabriquer l'amalgame qui remplace l'argent.

— Nous savions depuis quelque temps qu'il y avait une bande très habile qui fabriquait de la fausse monnaie. Ils ont frappé des demi-couronnes par milliers. Nous avons suivi leur trace jusqu'à Reading, mais pas plus loin. Car ils avaient embrouillé les pistes d'une façon qui montre que ce sont de vieilles pratiques. Maintenant, grâce à cet heureux hasard, je crois que nous les tenons.

L'inspecteur se trompait. Ces malfaiteurs ne devaient pas tomber entre les mains de la justice. En arrivant à Eyford, nous vîmes une énorme colonne de fumée qui s'élevait au-dessus d'un bouquet d'arbres dans le voisinage, et qui s'étendait sur le paysage comme une immense plume d'autruche.

— Une maison qui brûle ? demanda Bradstreet au chef de gare, au moment où le train repartait.

— Oui, monsieur.

— Quand cela a t-il commencé ?

— J'ai entendu dire cette nuit, monsieur, mais ça s'est aggravé, et maintenant, tout flambe.

— À qui appartient la maison ?

— Au docteur Becher.

— Dites-moi, interrompit le mécanicien, est-ce que le docteur Becher est un Allemand, très maigre, avec un long nez pointu ?

Le chef de gare se mit a rire : « Non, monsieur, le docteur Becher est Anglais, et il n'y a pas dans toute la paroisse un homme plus gras. Mais il a avec lui un monsieur, un malade, je crois, qui est étranger, et à qui un peu de bon b½uf du Berkshire ne ferait pas de mal. »

Il n'avait pas fini de parler, que nous étions en marche dans la direction de l'incendie. La route gravissait une petite colline, et nous apercevions devant nous une grande maison blanche crachant le feu par chaque fenêtre, et chaque fissure, tandis que trois pompes mises en batterie dans le jardin combattaient l'incendie, mais sans grand résultat.

— C'est cela ! s'écria Hatherley, au comble de l'agitation. Voici l'allée sablée et les rosiers où je suis tombé, et c'est de cette fenêtre au second étage que j'ai sauté.

— Eh bien ! dit Holmes, au moins vous voilà vengé. Il n'est pas douteux que c'est votre lampe brisée par la presse qui a mis le feu aux parois de bois, et qu'ils ne s'en sont pas aperçus dans l'ardeur de la chasse qu'ils vous ont donnée. Regardez bien dans cette foule si vos amis de la nuit ne s'y trouvent pas : mais je crains bien qu'ils ne soient déjà a quelque cent bons milles d'ici.

Les craintes de Holmes devaient se réaliser, car depuis ce jour nul n'a plus entendu parler de la jolie femme, du sinistre Allemand ou du sombre Anglais. Un paysan avait croisé de bonne heure, ce matin-là, une charrette contenant plusieurs personnes, et de grandes caisses, roulant rapidement vers Reading ; mais là, toute trace des fugitifs disparaissait et l'ingéniosité même de Holmes ne put jamais découvrir le moindre indice qui le mît sur leur trace.

Les pompiers avaient été fort étonnés par les étranges dispositions intérieures de cette maison, et plus encore par la découverte sur la fenêtre du second étage d'un pouce humain récemment tranché. Vers le soir enfin, leurs efforts furent couronnés de succès et on fut maître de l'incendie : mais le toit s'était effondré, et quelques tuyaux de fer étaient tout ce qui restait de ce mécanisme qui avait coûté si cher à notre ami. On trouva de grandes quantités de nickel et d'étain, emmagasinées dans un hangar à côté de la maison ; aucune pièce de monnaie, ce qu'explique la présence des grandes caisses dont on vient de parler.

Une empreinte bien conservée vint nous révéler comment le blessé avait été transporté du jardin à l'endroit où il retrouva ses sens. Il avait été évidemment porté par deux personnes, dont l'une avait le pied remarquablement petit, et l'autre, au contraire, d'une taille démesurée. Il semble donc probable que le silencieux Anglais, moins hardi ou moins barbare que son compagnon, ait aidé la femme à transporter l'homme évanoui à l'abri du danger.

— Eh bien ! dit notre mécanicien, tristement, en reprenant place dans le train, ça a été la une jolie affaire pour moi ! J'ai perdu mon pouce et mes cinquante guinées ?

— Vous avez gagné de l'expérience, dit Holmes en riant. Et, indirectement, cela a un autre avantage : car partout où vous narrerez cette aventure, vous vous ferez la réputation du conteur le plus intéressant du monde.

LES HÊTRES POURPRES



— Pour l'homme qui aime l'art pour l'art, dit Sherlock Holmes, en jetant de côté le Daily Telegraph, dont il venait de lire les annonces, c'est souvent dans ses manifestations les moins importantes qu'il trouve le plus grand plaisir. Je suis heureux de constater, Watson, que vous avez fort bien saisi cette vérité ; et dans ces récits de nos aventures que vous avez eu la bonté d'écrire, je dois même dire d'embellir, vous avez donné la prééminence moins aux causes célèbres et aux procès à sensation auxquels j'ai été mêlé, qu'à ces incidents banals en eux-mêmes, mais faits pour exercer ces facultés de déduction et de synthèse logique dont j'ai fait une étude spéciale.

— Et cependant, répartis-je en souriant, je ne crois pas que je sois tout à fait absous du crime de sensationalisme qu'on a reproché à ces récits.

— Votre erreur, dit-il en prenant un charbon ardent avec les pincettes pour allumer la longue pipe de merisier, – qui remplaçait généralement celle de terre, lorsqu'il était d'humeur plutôt combative que méditative, – votre erreur a été d'avoir essayé de donner de la couleur et de la vie à chacun de ces récits, au lieu de vous borner à relater ce raisonnement serré de cause à effet qui en fait réellement le seul intérêt.

— Il me semble que je vous ai rendu pleine justice à ce sujet, répondis-je un peu froidement, car j'étais choqué par le sentiment de personnalité qui tenait une si large place dans le caractère singulier de mon ami.

— Non, ce n'est pas égoïsme ou amour-propre, dit-il, répondant suivant son usage à mes pensées plutôt qu'à mes paroles ; si je réclame pleine justice pour mon art, c'est parce que c'est chose impersonnelle, en dehors de moi-même. Les crimes sont communs, la logique est rare. C'est donc sur la logique plutôt que sur les crimes que vous devez appuyer. Vous avez abaissé, au rang de simples contes, ce qui aurait dû être une série de conférences.

C'était par une froide matinée de printemps, et nous étions assis, après le déjeuner, de chaque côté de la cheminée, où pétillait un feu clair. Un brouillard épais enveloppait les maisons aux couleurs sombres, et les fenêtres d'en face, perçues à travers ces jaunes vapeurs, avaient l'air de taches noires et informes. Le gaz était allumé dans la pièce, il éclairait la nappe, et faisait briller la porcelaine et l'argenterie, car le couvert n'avait pas encore été enlevé. Sherlock Holmes, silencieux toute la matinée, était resté plongé dans la lecture des annonces de toute une série de journaux ; ayant enfin renoncé à ses recherches, il s'était laissé aller à son humeur plutôt chagrine, pour me sermonner sur mes erreurs littéraires.

— D'un autre côté, reprit-il après une pause pendant laquelle il avait vigoureusement aspiré sa longue pipe et contemplé le feu, on ne peut guère vous accuser de sensationalisme, puisque parmi toutes ces causes dont vous avez bien voulu vous occuper, il y en a une bonne portion où il ne s'agit nullement de crimes dans le sens légal du mot. La petite affaire dans laquelle j'ai tenté d'être utile au roi de Bohême, l'aventure singulière de miss Mary Sutherland, le problème relatif à l'homme à la lèvre retroussée, et l'incident de notre aristocratique célibataire n'étaient pas du ressort de la loi. Mais pour éviter le sensationnel, je crains que vous ne soyez arrivé à côtoyer le banal.

— Je vous l'accorde, quant à la fin ; je maintiens cependant que la manière de procéder était particulièrement originale et intéressante.

— Bah ! mon cher ami, qu'importe au public, ce public qui ne sait rien observer, qui ne pourraitreconnaître un tisserand à ses dents, ni un compositeur à son pouce gauche, qu'importe au public les délicates nuances de l'analyse et de la déduction ! Mais, en fait, si vous êtes banal, je ne puis vous en blâmer, car le temps des grandes affaires est passé. L'homme, ou au moins l'homme criminel, a perdu toute hardiesse et toute originalité. Quant à mon métier, il semble dégénérer en une agence pour retrouver les crayons perdus, et donner des conseils aux jeunes filles qui sortent de pension. Me voici, je crois, arrivé au dernier degré. Cette lettre reçue ce matin semble être la limite extrême de l'avilissement, lisez plutôt !

Il me jeta une lettre chiffonnée : elle venait de Montague-Palace, et était datée de la veille. Voici ce qu'elle contenait :



« Cher monsieur Holmes,

« Je suis très désireuse de vous consulter au sujet d'une situation de gouvernante qui m'est offerte. J'irai vous voir à dix heures et demie demain, si cela ne vous dérange pas. Sincèrement à vous.
« Violette Hunter. »



— Connaissez-vous cette jeune personne ? demandai-je.

— Absolument pas.

— Il est dix heures et demie.

— Oui, et sûrement c'est elle qui vient de sonner.

— Ce sera peut-être plus intéressant que vous ne pensez. Rappelez-vous l'affaire de l'escarboucle bleue, qui, de simple bluette, vous a conduit à une sérieuse investigation. Il en sera peut-être de même cette fois-ci.

— Espérons-le ! Mais nos doutes seront bientôt dissipés, car voici, je crois, la personne en question.

En effet la porte s'ouvrait à ce moment, donnant passage à une jeune fille. Elle était simplement mais convenablement habillée ; son visage gai, animé, était couvert de taches de rousseur comme un ½uf de pluvier, et ses allures dégagées révélaient une femme habituée à se tirer d'affaire toute seule.

— J'espère que vous m'excuserez de vous déranger, dit-elle à mon ami, qui s'était levé pour la recevoir ; mais il m'arrive une étrange aventure, et n'ayant ni parents, ni amis à consulter, j'ai pensé que vous seriez peut-être assez bon pour me donner un conseil.

— Asseyez-vous, je vous prie, miss Hunter. Je serai trop heureux de vous être utile.

Je voyais que Holmes était favorablement impressionné par les manières et le langage de sa nouvelle cliente. Il la regarda de son ½il investigateur, puis s'assit pour l'écouter, les paupières baissées, les doigts joints.

— J'ai été gouvernante pendant cinq ans, dit-elle, dans la famille du colonel Spence Munro, mais il y a deux mois le colonel fut envoyé à Halifax, dans la Nouvelle-Écosse, et comme il emmena ses enfants avec lui en Amérique, je me trouvai sans situation. Je mis des annonces dans les journaux, je répondis à celles qui pouvaient me convenir, mais sans succès aucun, si bien que mes faibles ressources commençant à s'épuiser je ne savais réellement plus que devenir.

Il y a dans le West End une agence du nom de Westaway qui a la spécialité de placer des gouvernantes ; j'y allais chaque semaine dans l'espoir d'y trouver une situation.

Westaway est le nom du fondateur de l'établissement, mais la directrice est une miss Stoper. Elle se tient dans son petit bureau, les dames qui cherchent un emploi attendent dans une antichambre et sont reçues par elle séparément. La demoiselle consulte ses registres en présence de chaque cliente pour voir si elle a une situation pouvant lui convenir.

Lorsque j'allai à cette agence, la semaine dernière, j'entrai à mon tour, comme de coutume, et fus surprise de voir que miss Stoper n'était pas seule. Un homme prodigieusement gros avec un visage très avenant et un gros menton qui s'allongeait en plis jusque sur son cou, était assis à côté d'elle, une paire de lunettes sur le nez, regardant très attentivement les dames qui entraient. À mon arrivée, il sauta sur sa chaise, et s'adressant à miss Stoper :

« — Voilà l'affaire, dit-il ; je ne pourrais rien demander de mieux. Parfait ! parfait ! » Il paraissait tout à fait enthousiaste et se frottait les mains d'un air enchanté. Il paraissait si heureux que c'était plaisir de le regarder.

« — Vous cherchez une situation, mademoiselle ? me demanda-t-il.

« — Oui, monsieur.

« — Comme gouvernante ?

« — Oui, monsieur.

« — Et quels appointements demandez-vous ?

— Chez le colonel Spence Munro d'où je sors, j'avais cent francs par mois.

« — Oh, tut, tut ! c'est de l'exploitation, de la pure exploitation ! s'écria-t-il, en levant les mains, comme un homme indigné, comment peut-on offrir une somme aussi piteuse à une dame si charmante et si accomplie.

« — Mon savoir, monsieur, est peut-être moindre que vous ne l'imaginez, dis-je : un peu de français, un peu d'allemand, la musique, le dessin...

« — Tut, tut, s'écria-t-il, là n'est pas du tout la question. Il s'agit de savoir si, par vos manières, vous êtes vraiment une dame. Voilà tout. Si non, vous ne pouvez vous occuper de l'éducation d'un enfant qui pourra quelque jour jouer un rôle considérable dans l'histoire de son pays. Si oui, comment un gentleman a-t-il pu vous faire accepter une somme aussi dérisoire ? Vos appointements chez moi, madame, seront pour commencer de deux mille cinq cents francs par an. »

Vous pensez bien, monsieur Holmes, que dans la situation où je me trouvais, une telle offre me parut invraisemblable. Le monsieur ayant peut-être remarqué mon air d'incrédulité, ouvrit un portefeuille, et en tira un billet de banque.

« — C'est aussi mon habitude, dit-il en souriant de l'air le plus aimable, si bien que ses yeux disparaissaient au milieu des plis de sa grosse figure, c'est mon habitude d'avancer aux gouvernantes la moitié de leurs appointements pour parer aux petites dépenses de voyage et de trousseau. »

Je n'avais jamais rencontré un homme aussi aimable et aussi prévoyant. Comme je devais déjà de l'argent à mes fournisseurs, cette avance était providentielle ; cependant je me sentais en défiance et je n'osais m'engager sans être mieux renseignée.

« — Puis-je vous demander où vous habitez, monsieur ? lui dis-je.

« — Aux Hêtres Pourpres, dans le Hampshire, à cinq milles de Winchester. C'est un pays très agréable, chère mademoiselle, et la maison a un caractère antique qui lui donne un grand charme.

« — Et mes fonctions, monsieur ? j'aimerais à les connaître.

« — Un enfant, un charmant petit lutin de six ans. Oh ! si vous le voyiez tuer des cancrelats avec une pantoufle ! Smack ! Smack ! Smack ! en voilà trois détruits en un clin d'½il ! »

Il se renversa sur sa chaise, et se prit à rire de telle manière que ses yeux disparurent une fois de plus.

J'étais un peu étonnée des jeux de cet enfant, mais le rire du père me fit croire qu'il plaisantait.

« — Je n'aurai donc pas d'autres fonctions, dis-je, que de m'occuper d'un enfant unique !

« — Non, ce ne seront pas les seules, ma chère enfant, s'écria-t-il. Vous aurez, comme de raison, à obéir aux instructions que ma femme pourra vous donner, pourvu toutefois qu'elles soient de celles qu'une dame puisse exécuter sans manquer aux convenances. Vous n'y voyez aucune objection, je pense ?

« — Je serai heureuse de me rendre utile.

« — C'est cela. Passons à la toilette maintenant. Sur ce chapitre par exemple, nous sommes un peu maniaques, voyez-vous, maniaques, mais bons. Si on vous demandait de porter une robe quelconque donnée par nous, vous ne vous opposeriez pas à notre petite fantaisie, hein ?

« — Non, dis-je, très surprise.

« — Si on vous demandait de vous asseoir ici, ou là, cela ne vous offusquerait pas ?

« — Oh ! non.

« — Ou de couper vos cheveux avant de venir chez nous ? »

Je pouvais à peine en croire mes oreilles. Comme vous voyez, monsieur Holmes, mes cheveux sont abondants, et d'un ton châtain assez particulier. On disait autour de moi qu'ils avaient la nuance rêvée par les artistes. Je ne pouvais accepter l'idée de les sacrifier ainsi.

« — Je crains que ceci soit tout à fait impossible, dis-je. Il me regardait attentivement avec ses petits yeux, et sur ma réponse négative, je vis une ombre passer sur ses traits.

« — Malheureusement, c'est tout à fait essentiel, dit-il. C'est une idée de ma femme et les idées de femmes, madame, doivent être respectées. Alors vous ne voulez pas couper vos cheveux ?

« — Non, monsieur, réellement, je ne puis pas, répondis-je nettement.

« — Ah ! très bien, cela tranche la question,. C'est dommage, parce que sous les autres rapports vous me conveniez admirablement. Dans ce cas, miss Stoper, je désirerais voir encore quelques-unes de vos jeunes clientes.

La directrice était restée tout le temps plongée dans ses papiers, sans dire un seul mot, mais elle me regarda d'un air si désappointé que je compris qu'elle perdait par mon refus une belle commission.

« — Désirez-vous que votre nom reste sur nos livres ? me demanda-t-elle.

« — S'il vous plaît, miss Stoper.

« — Au fond, cela me semble assez inutile, puisque vous refusez de la sorte les offres les plus avantageuses, dit-elle aigrement. Vous ne pouvez guère vous attendre à ce que nous fassions de nouveaux efforts pour vous retrouver une occasion comme celle-ci. Au revoir, miss Hunter.

Elle frappa sur un timbre, et le groom me reconduisit à la porte.

— Je dois vous avouer, monsieur Holmes, qu'en rentrant chez moi, où je trouvai mes armoires vides et deux ou trois factures sur la table, je commençai à regretter ma décision. Après tout, si ces gens avaient des idées étranges, et demandaient mon acquiescement à des choses extraordinaires, ils m'en indemnisaient largement. Bien peu de gouvernantes, en Angleterre, gagnent deux mille cinq cents francs par an. D'ailleurs, à quoi me servaient mes cheveux ?

Il y a des femmes à qui les cheveux courts vont bien ; j'étais peut-être du nombre. Le lendemain je commençais à trouver que j'avais fait une bêtise, et le jour d'après, j'en étais persuadée. J'allais me décider à mettre ma fierté de côté et à retourner à l'agence pour voir si la situation était encore vacante, lorsque je reçus cette lettre du monsieur lui-même. Je vais vous la lire :
Les Hêtres Pourpres, près de Winchester.

« Chère mademoiselle Hunter,


« Miss Stoper a bien voulu me donner votre adresse, et je viens vous demander si vous n'êtes pas revenue sur votre décision. Ma femme désire vivement que vous veniez chez nous, car elle a été très favorablement impressionnée par la description que je lui ai faite de vous. Nous sommes disposés à vous donner sept cent cinquante francs par trimestre, c'est-à-dire trois mille francs par an, pour vous dédommager des ennuis que pourraient vous causer nos fantaisies. Elles ne sont pas bien terribles, après tout. Ma femme aime une certaine nuance de bleu électrique, et voudrait que vous portiez, le matin dans la maison, une robe de cette couleur. Vous n'avez pas besoin cependant de vous l'acheter, car nous en avons une appartenant à ma fille Alice (qui est maintenant à Philadelphie) et qui vous irait, je crois, très bien. Quant à vous asseoir ici ou là, à vous distraire de la manière qui vous sera indiquée, cela ne peut vraiment vous gêner en rien. Pour vos cheveux, c'est certainement grand dommage, car je n'ai pas pu m'empêcher dans notre court entretien de les admirer, mais je dois insister sur ce point, et j'espère que cette augmentation d'appointements vous dédommagera de ce sacrifice. Vos fonctions auprès de l'enfant seront faciles. J'espère que vous allez venir, j'irai vous chercher avec le dog-cart à Winchester. Faites-moi seulement savoir le train que vous prendrez.

« Sincèrement à vous.
« Jephro Rucastle. »



— Voilà la lettre que je viens de recevoir, monsieur Holmes, et je suis décidée à accepter. J'ai cru devoir, cependant, soumettre la chose à votre examen avant de prendre un engagement définitif.

— Mais, miss Hunter, si vous êtes décidée, cela tranche la question.

— Seriez-vous d'avis de refuser ?

— J'avoue que ce n'est pas précisément la situation que je choisirais pour ma s½ur, par exemple.

— Qu'est-ce que tout cela peut signifier, monsieur Holmes ?

— Ah ! je n'ai aucune idée là-dessus. Je n'en sais rien. Et vous-même avez-vous une opinion ?

— Je ne vois qu'une seule explication plausible. M. Rucastle paraît être un aimable homme, doué d'un bon c½ur. Mais sa femme est peut-être folle, et alors il cherche à se plier à toutes ses fantaisies pour empêcher les crises et pour éviter qu'on ne l'enferme dans un asile.

— C'est possible et je dirai même probable. Mais de toute façon, cela ne présage pas un intérieur très agréable pour une jeune fille.

— Et les appointements, monsieur Holmes ?

— Eh bien ! oui, c'est tentant, je l'avoue, trop tentant même. C'est là ce qui m'inquiète. Pourquoi vous offrent-ils trois mille francs par an, alors qu'ils auraient plus de gouvernantes qu'ils n'en voudraient à mille francs ? Il y a quelque chose là-dessous.

— J'ai pensé qu'en vous mettant aujourd'hui au courant de tout cela, vous seriez au fait si j'ai besoin de vous plus tard. Je me sentirai plus forte, si je suis soutenue par vous.

— Oh ! vous pouvez compter sur moi. Il y a bien des mois que je n'ai rencontré un problème aussi intéressant ; tous ces détails sont étranges. En cas de doute, ou de danger...

— Danger ! quel danger prévoyez-vous ?

Holmes secoua la tête gravement.

— Ce ne serait plus un danger si nous pouvions le définir. Mais, à quelque heure du jour ou de la nuit qu'un télégramme de vous me parvienne, je me porte à votre secours.

— Cela me suffit.

Elle se leva vivement, toute trace d'anxiété avait disparu de sa figure.

— Je vais m'en aller dans le Hampshire sans aucune inquiétude. J'écris sur l'heure à M. Rucastle, je sacrifie mes pauvres cheveux ce soir, et je pars pour Winchester demain.

Après avoir adressé encore quelques remerciements à Holmes, elle nous dit adieu, et sortit d'un pas léger.

— Au moins, dis-je en l'entendant descendre l'escalier, me paraît-elle très capable de se conduire toute seule.

— Et tant mieux pour elle, dit Holmes songeur. Je serais fort étonné si nous n'entendions pas parler d'elle sous peu.

La prophétie de mon ami ne fut pas longue à se réaliser. Une quinzaine de jours s'était écoulée et pendant ce temps je m'étais surpris plus d'une fois à penser à cette femme et aux difficultés contre lesquelles elle avait peut-être à lutter seule. Les appointements extraordinaires qu'on lui donnait, les conditions si bizarres qu'on lui avait faites, tout dénotait des circonstances anormales ; mais il m'était impossible de démêler s'il s'agissait d'une manie ou d'un complot, et si l'homme était un philanthrope, ou un scélérat. Quant à Holmes, il demeurait silencieux des heures entières, les sourcils froncés, l'air absorbé ; refusant de me répondre si j'avais le malheur d'aborder le sujet qui m'intéressait.

— Des renseignements ! Je demande des renseignements ! s'écriait-il avec impatience ; je ne puis bâtir sans fondements. Et il terminait toujours en affirmant qu'il n'aurait jamais permis à une s½ur d'accepter pareille situation.

Le télégramme que nous attendions nous parvint dans la soirée, au moment où j'allais me coucher et où Holmes se préparait à travailler toute la nuit pour résoudre un problème scientifique : il était coutumier du fait : je le laissais souvent le soir penché sur une cornue, une éprouvette à la main et je le retrouvais dans la même position le lendemain matin en venant déjeuner. Il déchira l'enveloppe jaune, parcourut le message, et me le jeta.

— Regardez donc les heures des trains dans l'indicateur, dit-il, et il reprit son expérience de chimie.

L'appel était bref et urgent.


« Veuillez vous trouver à l'hôtel du Cygne Noir, à Winchester, demain à midi. Je vous supplie de venir ! Je perds la tête.
« Hunter. »



— Voulez-vous venir avec moi ? me demanda Holmes.

— Je ne demande pas mieux.

— Alors consultez l'indicateur.

— Il y a un train à neuf heures et demie, qui arrive à Winchester à onze heures trente.

— Cela fera juste notre affaire. Mieux vaut remettre à plus tard mon analyse de l'acétone, car nous aurons besoin d'être frais et dispos demain matin.

À onze heures, le lendemain, nous approchions de la vieille cité anglaise. Holmes avait commencé par s'absorber dans la lecture des journaux du matin, mais quand nous fûmes entrés dans le Hampshire, il les jeta et se mit à admirer le paysage. C'était une journée idéale de printemps ; un ciel d'un bleu léger, tacheté de petits nuages blancs floconneux qui dérivaient de l'ouest à l'est. Le soleil brillait gaîment, mais il y avait dans l'air une pointe de fraîcheur qui pinçait et énervait. Par tout le pays, jusqu'aux collines arrondies des environs d'Aldershot, les petits toits rouges et gris des bâtiments de fermes émergeaient de la verdure pâle, à peine éclose.

— Est-ce assez frais et ravissant ? m'écriai-je, avec tout l'enthousiasme d'un homme échappé des brouillards de Baker Street.

Mais Holmes secouait la tête gravement.

— Voyez-vous, Watson, c'est un des malheurs d'un cerveau conformé comme le mien, de ne pouvoir rien regarder sans le rapporter à ma spécialité. Vous voyez ces maisons dispersées et vous êtes frappé par leur pittoresque. Je les regarde, moi, et la seule pensée qui me vienne est celle de leur isolement et de l'impunité avec laquelle des crimes peuvent y être commis.

— Grand Dieu ! m'écriai-je. Qui peut parler de crime dans ces vieilles demeures qui exhalent un charme indéfinissable.

— Elles me remplissent toujours d'un certain effroi. C'est ma conviction, Watson, et elle est fondée sur l'expérience, que les recoins les plus noirs et les plus vils de Londres n'ont pas plus de péchés sur la conscience que la campagne la plus souriante et la plus belle.

— Vous m'effrayez !

— Et la raison en est évidente. La pression de l'opinion publique peut faire dans les villes ce que la loi seule est impuissante à obtenir. Il n'y a pas de ruelle si perdue soit-elle où le cri d'un enfant torturé, le bruit des coups donnés par un ivrogne, n'excitent la sympathie et l'indignation chez les voisins ; en un clin d'½il la justice avec tout son appareil est sur pied, il suffit d'un signe pour la mettre en mouvement et amener le criminel sur le banc de l'accusé. Mais voyez ces maisons isolées dans leur champ, habitées par des pauvres, qui ne savent rien de la loi. Pensez aux actes de cruauté infernale, aux crimes cachés qui peuvent s'y perpétrer lentement, sans que personne en sache rien. Si cette jeune fille qui nous appelle au secours avait habité Winchester, je n'aurais jamais rien craint pour elle. Ce sont ces cinq milles dans la campagne qui m'inquiètent. Cependant, il est certain qu'elle n'est pas personnellement menacée.

— Non. Si elle vient au-devant de nous à Winchester, c'est qu'elle peut au besoin s'échapper.

— C'est évident. Elle est libre.

— Quel est alors ce mystère. Avez-vous une donnée ?

— J'ai trouvé sept solutions différentes, chacune pouvant s'adapter aux faits que nous connaissons. Mais je ne pourrai être fixé que d'après de nouveaux renseignements. Voilà la tour de la cathédrale, et nous saurons bientôt ce que miss Hunter veut de nous.

Le « Cygne Noir » est un hôtel renommé situé dans la rue Haute, tout près de la station ; nous y trouvâmes la jeune fille qui nous attendait. Elle avait retenu un salon particulier et avait fait servir le déjeuner.

— Je suis si heureuse que vous soyez venu, s'écria-t-elle ; c'est si aimable à vous. Je ne sais en vérité quel parti prendre. Vos conseils vont m'être précieux.

— Dites-nous d'abord ce qui vous est arrivé.

— C'est par là que je commence et il faut que je sois brève, car j'ai promis à M. Rucastle d'être rentrée avant trois heures. Il m'a permis de venir en ville ce matin, mais il ne se doute guère de ce qui m'y amène.

— Procédons par ordre et commencez votre récit.

Holmes étendit ses longues jambes devant le feu, et s'installa commodément pour écouter.

— Je dois avouer tout d'abord que je n'ai pas été maltraitée par M. et Mme Rucastle. C'est une justice à leur rendre. Mais je ne puis les comprendre, et leur attitude m'inquiète.

— Qu'est-ce que vous ne pouvez pas comprendre ?

— Les raisons de leur manière d'être. Voici les faits tels qu'ils se sont passés. Quand j'arrivai ici, M. Rucastle m'attendait à la gare et il m'emmena en dog-cart aux Hêtres Pourpres. C'est, comme il me l'avait dit, une maison très bien située, mais sans aucun style. Figurez-vous une grande bâtisse carrée, blanchie à la chaux, tachetée de loin en loin de grandes plaques verdâtres dues à l'humidité. Aux alentours, sur trois côtés, des bois, et sur le quatrième une prairie qui descend vers la grande route de Southampton, route qui se trouve à cent mètres environ de la porte d'entrée. La prairie est la propriété de M. Rucastle, mais tout le reste fait partie du domaine de lord Southerton. Un bouquet de hêtres pourpres, juste en face de la porte, a donné son nom à cet endroit.

M. Rucastle, qui s'était montré fort aimable, me présenta en arrivant à sa femme et à son enfant. Nous nous étions trompés, monsieur Holmes, en pensant que Mme Rucastle pouvait être folle. C'est une femme pâle, silencieuse, beaucoup plus jeune que son mari, car elle n'a pas plus de trente ans, et lui ne peut guère en avoir moins de quarante-cinq. J'ai cru comprendre qu'ils étaient mariés depuis environ sept ans, que M. Rucastle l'avait épousée étant veuf et que le seul enfant qu'il ait eu de sa première femme est cette fille qui est allée à Philadelphie. M. Rucastle me confia en secret que la raison du départ de sa fille était l'aversion exagérée qu'elle avait pour sa belle-mère dont la jeunesse rendait évidemment difficile la situation de Mme Rucastle dans la maison de son père.

Mme Rucastle me parut incolore au moral aussi bien qu'au physique. Elle ne me fit aucune impression, ni bonne, ni mauvaise. C'est un être sans caractère. On voit qu'elle est passionnément attachée à son mari et à son petit garçon. Ses yeux gris clair vont constamment de l'un à l'autre, pour voir ce dont ils peuvent avoir besoin, et le prévoir si possible. Lui, quoique brusque et bruyant, est bon pour elle à sa manière ; en somme, ils paraissent faire bon ménage. Et cependant, cette femme a un chagrin secret. Elle semble parfois absorbée, et son visage exprime la souffrance. Plus d'une fois, je l'ai surprise en larmes. J'ai cru quelquefois que c'étaient les dispositions de son fils qui l'attristaient, car je n'ai jamais vu de créature plus gâtée, ni douée de plus mauvais instincts. Cet enfant est petit pour son âge, mais il a une tête énorme et tout à fait disproportionnée. Sa vie se passe en alternatives d'accès de rage et de bouderie sombre. Il n'a qu'un plaisir : celui de tourmenter les êtres plus faibles que lui, et il a un talent remarquable pour attraper les souris, les oiseaux et les insectes. Mais j'aime mieux, monsieur Holmes, ne pas parler de ce qui n'est du reste que peu mêlé à mon histoire.

— Il me faut tous les détails, qu'ils vous paraissent utiles ou non.

— Je vais tâcher de ne rien omettre d'important. Un des désagréments de cette maison, et le premier qui me frappa, est la mauvaise façon qu'ont les domestiques. Il n'y en a que deux, un ménage. Toller – c'est le nom de l'homme – est un individu mal élevé, grossier, avec les cheveux et les favoris grisonnants ; il sent toujours la boisson. Deux fois, depuis que je suis là, je l'ai vu tout à fait ivre et M. Rucastle n'a pas eu l'air de s'en apercevoir. Sa femme est très grande et très forte avec un visage rébarbatif, elle est aussi silencieuse que Mme Rucastle, mais beaucoup moins aimable. C'est un couple des plus déplaisants, qui me gêne peu du reste, car je passe presque tout mon temps dans la nursery et dans ma chambre, deux pièces mitoyennes qui sont situées dans un des angles de l'habitation.

Les deux premiers jours qui suivirent mon arrivée aux Hêtres Pourpres, ma vie fut très calme ; le troisième jour, Mme Rucastle descendit après le déjeuner et glissa quelques mots à l'oreille de son mari.

— Oh ! oui, dit-il, se tournant vers moi, nous vous sommes très reconnaissants, miss Hunter, d'avoir sacrifié vos cheveux à notre fantaisie. Je vous assure que cela sied fort bien. Nous allons voir maintenant comment vous va la robe bleu-électrique. Vous la trouverez sur votre lit, et si vous voulez avoir la bonté de l'essayer, nous en serons très heureux.

Le costume que je trouvai préparé pour moi, dans ma chambre, était d'un bleu tout particulier. L'étoffe, une sorte de serge, était de belle qualité, mais avait certainement servi. L'ensemble m'habillait à merveille et semblait fait sur mesure. M. et Mme Rucastle en témoignèrent leur joie d'une manière tout à fait exagérée. Ils m'attendaient dans le salon, une très grande pièce donnant sur la façade, avec trois portes-fenêtres.

Une chaise avait été placée auprès de la fenêtre du milieu, le dossier, tourné vers l'extérieur. On me demanda de m'y asseoir, et M. Rucastle, se promenant de long en large de l'autre côté de la pièce, se mit à me raconter les histoires les plus invraisemblables. Vous ne pouvez vous imaginer combien il était drôle et amusant, je fus prise d'un fou rire. Mme Rucastle, qui ne comprend évidemment pas la plaisanterie, ne se dérida pas un instant, mais resta assise, les mains allongées sur les genoux, et l'air anxieux. Au bout d'une heure environ, M. Rucastle fit tout à coup remarquer qu'il était temps de se mettre au travail, et que je pouvais me déshabiller pour aller rejoindre le petit Édouard dans la nursery.

Deux jours après, la même cérémonie recommença, exactement dans les mêmes conditions. Je m'habillai de nouveau, je m'assis près de la fenêtre et je ris autant que la première fois des amusantes histoires tirées de l'inépuisable répertoire de mon hôte, qui excellait à les raconter. Ensuite il me donna un roman à couverture jaune, et tournant un peu ma chaise pour que mon ombre ne tombât pas sur la page, il me demanda de le lui lire à haute voix. Je lus pendant environ dix minutes, une page prise au hasard ; puis M. Rucastle m'interrompit au beau milieu d'une phrase et m'enjoignit d'aller changer de costume.

Vous pouvez facilement vous imaginer, monsieur Holmes, combien cette extraordinaire cérémonie excita ma curiosité. Ils avaient toujours soin, je remarquai, de me faire tourner le dos à la fenêtre, de sorte que je fus bientôt consumée du désir de voir ce qui se passait derrière moi. À première vue, cela paraissait impossible, mais je trouvai bientôt un moyen. Ma glace à main s'était cassée, ce qui me donna l'heureuse idée d'en dissimuler un morceau dans mon mouchoir. La fois suivante, au milieu de mes rires, je portai mon mouchoir à mes yeux, et pus ainsi voir ce qu'il y avait derrière moi. J'avoue que je fus désappointée. Il n'y avait rien, absolument rien.

Du moins, ce fut ma première impression. Mais en regardant de nouveau, j'aperçus sur la route de Southampton, route très fréquentée, un petit homme habillé de gris, portant toute la barbe, et qui appuyé contre la barrière semblait regarder fixement de mon côté. Je baissai mon mouchoir, et mes yeux rencontrèrent ceux de Mme Rucastle. Elle ne dit rien, mais je suis convaincue qu'elle avait deviné ma supercherie. Elle se leva tout de suite.

« — Jephro, dit-elle, il y a un impertinent sur la route, qui ne cesse de regarder miss Hunter.

« — Ce n'est pas un de vos amis, miss Hunter, me demanda-t-il ?

« — Non ; je ne connais personne par ici.

« — Par exemple ! Quelle impertinence ! Retournez-vous, et faites-lui signe de s'en aller, voulez-vous ?

« — Il me semble qu'il vaudrait bien mieux n'avoir pas l'air d'y faire attention !

« — Non, non, nous l'aurions toujours à rôder par là. Tournez-vous donc, et faites-lui signe, comme cela. »

Je fis comme il me disait, et aussitôt Mme Rucastle baissa le store. C'était la semaine dernière, et depuis lors je ne me suis plus assise à la fenêtre, je n'ai plus porté la robe bleue, et je n'ai plus vu l'homme sur la route.

— Continuez, je vous prie, dit Holmes, votre récit promet d'être des plus intéressants.

— Vous allez, je le crains, le trouver un peu incohérent, et il n'y aura pas toujours beaucoup de rapports entre les différents incidents que j'ai à vous raconter. Le jour même de mon arrivée aux Hêtres Pourpres, M. Rucastle me conduisit à une petite dépendance, près de la porte de la cuisine. En approchant j'entendis le bruit d'une chaîne et d'un gros animal se remuant.

« — Regardez par là, me dit M. Rucastle, en me montrant une fente entre deux planches. N'est-ce pas qu'il est beau ? »

Je regardai et j'aperçus d'abord deux yeux brillants puis une forme que l'obscurité rendait très vague.

« — N'ayez pas peur, me dit-il, en riant du frisson qui avait parcouru mes membres. Ce n'est que Carlo, mon mâtin. Je dis « mon », mais le vieux Toller est la seule personne qui puisse en venir à bout. On lui donne à manger une fois par jour, et pas trop encore, de sorte qu'il est toujours mauvais comme la gale. Toller le lâche chaque nuit, et Dieu ait pitié du voleur qui lui tomberait sous la dent. Pour l'amour du Ciel ne mettez le pied dehors la nuit sous aucun prétexte, car ce serait risquer votre vie. »

Le conseil n'était pas sans valeur. Deux jours après, je regardai par la fenêtre de ma chambre à deux heures du matin. Il faisait un beau clair de lune, qui donnait à la pelouse devant la maison un reflet argenté et l'éclairait presque comme en plein jour. Je restais là, charmée de la beauté tranquille de ce spectacle, quand je vis remuer quelque chose sous l'ombre des hêtres. Puis je vis émerger un chien gigantesque, grand comme un veau, de couleur roussâtre, avec le museau noir, les lèvres pendantes, les os saillants. Il traversa lentement la pelouse et disparut dans l'ombre du côté opposé... La vue de cette terrible sentinelle muette me glaça le c½ur plus qu'un voleur n'aurait pu le faire, je crois.

Et maintenant, j'en arrive à une très étrange aventure. J'avais, vous le savez, coupé mes cheveux à Londres, et je les avais mis au fond de ma malle. Un soir, l'enfant couché, je me mis à examiner l'ameublement de ma chambre et à arranger mes effets. Il y avait là une vieille commode, dont les deux tiroirs d'en haut étaient vides et ouverts, tandis que celui d'en bas était fermé à clef. J'avais rempli les deux premiers de linge, et comme j'avais encore beaucoup de choses à ranger, j'étais ennuyée de ne pas pouvoir utiliser le troisième. Je m'imaginai qu'il pouvait être resté fermé par oubli, et je pris mon trousseau de clefs pour essayer de l'ouvrir. La première clef y réussit. Il n'y avait qu'une chose dedans, et je parie que vous ne devinerez jamais ce que c'était : mes propres cheveux.

Je les pris et les examinai. C'était exactement la même couleur, et la même qualité. Mais comment mes propres cheveux pouvaient-ils avoir été enfermés dans ce tiroir ? c'était absolument impossible. Les mains tremblantes, j'ouvris ma malle et y retrouvai mes cheveux. Je comparai les deux tresses, elles étaient absolument identiques. N'était-ce pas extraordinaire ? J'avais beau chercher, je ne pouvais comprendre ce que cela signifiait. Je remis les autres cheveux dans le tiroir et je ne parlai pas de cette aventure aux Rucastle, car je sentais que je m'étais mise dans mon tort en ouvrant un tiroir qu'ils avaient fermé.

Je suis observatrice de ma nature, monsieur Holmes, vous l'avez peut-être remarqué, et j'eus bientôt le plan de toute la maison assez net dans la tête. Il y en avait tout un côté qui ne me paraissait pas habité. Une porte, près des appartements du ménage Toller, conduisait évidemment dans cette partie de la maison, mais cette porte était toujours fermée à clef. Un jour, pourtant, en montant l'escalier, je vis M. Rucastle passer par cette porte, ses clefs à la main, et le visage tout différent de celui qui en faisait l'homme rond et jovial que je connaissais. Il avait les joues rouges, le front tout plissé de colère, et les veines des tempes gonflées. Il ferma la porte et passa rapidement près de moi sans me parler et sans même me regarder.

Cela excita ma curiosité ; et quand je sortis avec l'enfant, pour me promener dans le jardin, je me dirigeai vers le côté d'où je pouvais voir les fenêtres de cette partie de la maison. Il y en avait quatre en ligne, dont trois simplement sales, tandis que la quatrième était barricadée. Évidemment personne n'habitait là. Comme je continuais à me promener en jetant un regard sur ces fenêtres, M. Rucastle survint ; il avait repris son entrain habituel.

« — Ah ! dit-il, ne me croyez pas impoli parce que j'ai passé à côté de vous sans vous parler, ma chère enfant, J'étais préoccupé par une affaire grave. »

Je l'assurai que je ne m'en étais pas formalisée.

« — À propos, ajoutai-je, il me semble que vous avez toute une série de pièces inoccupées là-haut, il y en a même une dont les volets sont fermés ».

Il parut surpris, et tressaillit même légèrement à cette remarque.

« — La photographie est une de mes passions, dit-il. J'ai ma chambre noire là-haut. Mais, mon Dieu ! quelle observatrice vous faites ! Qui l'aurait cru ? qui jamais l'aurait cru ? »

Il parlait sur un ton plaisant, mais ses yeux ne plaisantaient pas. J'y lisais au contraire le soupçon et la contrariété.

Alors, monsieur Holmes, du moment où je flairai un mystère, je n'eus plus qu'une idée : le découvrir. Ce n'était pas uniquement curiosité, quoique j'en aie ma part, comme tant d'autres, c'était aussi un sentiment de devoir — le sentiment que si j'entrais là, ce serait accomplir un bien. On parle de l'instinct des femmes ; c'est peut-être cet instinct qui me guida.

En tous cas, je l'avais ; et je guettais soigneusement l'occasion de franchir la porte défendue.

Ce n'est qu'hier que cette occasion se présenta. Je dois vous dire que, en dehors de M. Rucastle, Toller et sa femme pénètrent dans ces pièces inhabitées ; je vis même l'homme y porter un gros sac de toile noire. Ces temps-ci, il buvait plus que jamais et hier au soir il était tout à fait ivre. En montant, je trouvai la clef sur la porte ; je suis persuadée que c'est lui qui l'y avait laissée. M. et Mme Rucastle étaient tous deux en bas, avec leur enfant, c'était donc une excellente occasion pour moi de satisfaire ma curiosité. Je tournai doucement la clef dans la serrure, j'ouvris la porte, et je me glissai dans les parages interdits.

Je me trouvai dans un petit corridor sans tapis et dont les murs élaient blancs. Ce corridor tournait à angle droit ; sur le retour trois portes, dont la première et la troisième étaient ouvertes, sur des pièces vides, poussiéreuses et tristes, l'une à deux fenêtres, l'autre à une seulement. Les carreaux des fenêtres étaient si sales qu'ils laissaient tout juste pénétrer la lumière.

La porte du milieu était fermée, et était assujettie par ce qui me sembla être une barre de lit en fer, attachée d'un côté par une grosse corde, et de l'autre par un cadenas. La porte elle-même était fermée à clef, mais la clef n'y était pas. Cette porte correspondait évidemment à la fenêtre barricadée que j'avais vue sur la façade, et cependant le rayon de lumière qui passait sous la porte indiquait que la chambre n'était pas obscure. Un vitrage dans le toit l'éclairait évidemment. Tandis que je regardais cette porte mystérieuse, me demandant quel secret elle pouvait cacher, j'entendis des bruits de pas dans la chambre, et sur l'étroit filet de lumière qui filtrait sous la porte, je vis une ombre se mouvoir. Une terreur folle me prit à cette vue, monsieur Holmes. Le courage me manqua soudainement et je m'enfuis en courant comme pour échapper à une main de fer, qui eût cherché à saisir mes jupes.

Je traversai le corridor, la porte, et tombai dans les bras de M. Rucastle, qui attendait de l'autre côté.

« — Ah ! dit-il en souriant, c'était vous. Je l'ai pensé en voyant la porte ouverte.

« — Oh ! j'ai eu si peur, dis-je, toute haletante.

« — Chère, chère mademoiselle, — vous n'imaginez pas combien sa voix était caressante et tendre, — et qu'est-ce qui vous a donc tant effrayée ? »

Mais sa voix était par trop cajoleuse. Il exagérait. Cela me mit immédiatement sur mes gardes.

« — J'ai eu la curiosité d'entrer dans l'aile inhabitée, lui répondis-je ; mais tout y est si sombre, si solitaire que la peur m'a prise et que je me suis sauvée en courant. Oh ! quel silence dans ce coin !

« — C'est tout ? dit-il en me regardant fixement.

« — Mais que voulez-vous de plus ?

« — Pourquoi pensez-vous que cette porte soit fermée à clef ?

« — Je ne sais pas du tout.

« — C'est pour empêcher les gens qui n'ont rien à y faire d'y entrer. Comprenez-vous ? »

Il souriait toujours de la manière la plus aimable.

« — Certainement, si j'avais su...

« — Eh bien ! vous savez maintenant. Et si jamais vous remettez le pied ici, – en un instant son sourire se changea en une contraction de colère et il me terrifia d'un regard diabolique, – je vous donne en pâture au mâtin.

J'étais si effrayée que je ne sais plus ce que j'ai fait. J'ai dû le quitter brusquement pour rentrer chez moi. Je ne me rappelle plus rien, jusqu'au moment où je me suis retrouvée, toute tremblante, sur mon lit. Alors, j'ai pensé à vous, monsieur Holmes. Je ne pouvais plus vivre là sans prendre conseil de quelqu'un. J'avais peur de la maison, de l'homme, de la femme, des domestiques, de l'enfant même. Ils me faisaient tous horreur. Il me semblait que votre présence sauverait tout. Évidemment, j'aurais pu m'enfuir de la maison, mais ma curiosité était presque aussi forte que ma crainte. Je résolus de vous télégraphier. Je mis mon manteau et mon chapeau, j'allai au bureau du télégraphe qui est à peu près à un demi-mille de la maison, et en revenant, je me sentais déjà soulagée d'un grand poids. Je fus cependant saisie d'une crainte horrible en approchant de la maison, et en pensant que le chien était peut-être lâché, mais je me rappelai que Toller était ivre-mort ce soir-là, qu'il n'avait pas dû songer à le mettre en liberté et que personne en dehors de lui n'avait pu le faire, tant la bête était féroce. Je rentrai sans accident, et passai la moitié de la nuit sans pouvoir dormir dans ma joie de vous voir bientôt arriver. J'ai facilement obtenu la permission de venir à Winchester ce matin, mais il faut que je sois rentrée à trois heures, car M. et Mme Rucastle vont voir des amis et seront absents toute la soirée, de sorte qu'il faut que je sois auprès de l'enfant. Maintenant je vous ai exposé les faits, monsieur Holmes, et je serais bien heureuse d'en avoir l'explication, bien heureuse surtout de savoir ce que je dois faire.

Nous avions, Holmes et moi, écouté toute cette histoire avec l'attention la plus soutenue. Mon ami se leva, se mit à arpenter la chambre, les mains dans les poches, et le visage extrêmement préoccupé.

— Toller est-il toujours ivre ? demanda-t-il.

— Oui. J'ai entendu sa femme dire à Mme Rucastle qu'elle n'en pouvait rien tirer.

— Bien. Et les Rucastle sortent ce soir ?

— Oui.

— Y a-t-il une cave, avec une forte serrure ?

— Oui.

— Il me semble, miss Hunter, que vous vous êtes comportée dans tout cela comme une femme intelligente et courageuse. Pourriez-vous faire encore quelque chose de plus ? Je ne vous en parlerais pas, si je ne vous considérais comme une femme exceptionnelle.

— J'essaierai. Qu'est-ce que c'est ?

— Nous arriverons aux Hêtres Pourpres, mon ami et moi, à sept heures. Les Rucastle seront déjà partis, et Toller sera, j'espère, toujours hors de combat. Il ne reste plus que sa femme pour donner l'alarme. Si vous pouvez l'envoyer chercher quelque chose à la cave, et la mettre sous clef, cela faciliterait énormément notre besogne.

— Je le ferai.

— Parfait. Nous nous livrerons alors à un examen complet. Il n'y a qu'une explication possible. Vous avez été amenée là pour jouer le rôle de quelqu'un et le véritable personnage est enfermé dans la chambre mystérieuse. C'est évident. Quant à la prisonnière, je ne doute pas que ce ne soit la fille de M. Rucastle, Alice Rucastle, si j'ai bonne mémoire, qu'on disait être allée en Amérique. Vous avez été choisie, sans aucun doute, parce que vous lui ressemblez de taille, de tournure et de cheveux. Les siens avaient été coupés probablement, à la suite d'une maladie, et naturellement les vôtres devaient être sacrifiés aussi. Par un curieux hasard vous avez trouvé la tresse coupée. L'homme de la route est sûrement un de ses amis — probablement son fiancé — qui est trompé par la ressemblance et aussi par cette robe de la jeune fille dont on vous a revêtue. Il est persuadé par votre gaieté et votre attitude que miss Rucastle est parfaitement heureuse et qu'elle ne désire plus qu'il lui fasse la cour. Le chien est lâché chaque nuit pour l'empêcher de communiquer avec elle. Tout cela est assez clair. Le point le plus sérieux de l'affaire est la nature de l'enfant.

— Quel rapport cela peut-il avoir ? m'écriai-je

— Mon cher Watson, vous êtes médecin, et vous avez appris à découvrir les dispositions d'un enfant en étudiant ses parents. Ne voyez-vous pas que la réciproque est vraie ? J'ai souvent eu un premier indice sur le caractère d'un père en étudiant ses enfants. La nature de celui qui nous occupe est cruelle à un point anormal, il torture par pur amour de la cruauté, et soit qu'il tienne ce vice de son père, toujours souriant, ou de sa mère, c'est un triste présage pour la pauvre fille qui est entre leurs mains.

— Je suis sûre que vous avez raison, monsieur Holmes, s'écria notre cliente. Il me revient mille détails qui me prouvent que vous êtes tombé juste. Oh ! il n'y a pas un instant à perdre pour secourir cette pauvre créature.

— Il faut de la circonspection, car nous avons affaire à un homme rusé. Nous ne pouvons rien entreprendre avant sept heures. À ce moment-là, nous serons auprès de vous, et le mystère sera vite éclairci.

Fidèles à notre parole, il était sept heures tapant quand nous arrivâmes aux Hêtres Pourpres, avoir avoir laissé notre voiture sur la route, dans une auberge. Le groupe d'arbres, au feuillage sombre, brillant comme du métal poli à la lumière du soleil couchant, nous aurait suffisamment désigné la maison, si miss Hunter elle-même ne nous eût attendus, souriante, sur le pas de la porte.

— Avez-vous réussi ? demanda Holmes.

Au même moment, nous entendîmes un bruit sourd venant du sous-sol.

« — C'est Mme Toller dans la cave, dit-elle. Son mari ronfle sur le paillasson de la cuisine. Voilà ses clefs, ce sont les mêmes que celles de M. Rucastle.

— Vous avez admirablement réussi ! s'écria Holmes avec enthousiasme. Maintenant, montrez-nous le chemin, et nous connaîtrons bientôt cette sombre histoire.

Nous montâmes l'escalier, nous ouvrîmes la porte, nous longeâmes le corridor, et nous nous trouvâmes en face de la barricade décrite par miss Hunter. Holmes coupa la corde, et enleva la barre transversale. Il essaya plusieurs clefs dans la serrure mais sans succès. Nul bruit ne venait de l'intérieur, et à ce silence la face de Holmes s'assombrit.

— J'espère que nous n'arrivons pas trop tard, dit-il. Je crois, miss Hunter, qu'il vaut mieux que nous entrions seuls. Allons, Watson, mettez-y l'épaule, et essayons d'enfoncer la porte.

C'était une vieille porte qui céda tout de suite à nos efforts. Nous nous précipitâmes à l'intérieur. La pièce était vide ! Il n'y avait pour mobilier qu'un petit lit de camp, une petite table, et un panier plein de linge. Le vitrage percé dans le toit était ouvert et la prisonnière était partie.

— Une nouvelle scélératesse, dit Holmes. L'excellent homme a deviné les intentions de miss Hunter, et a enlevé sa victime.

— Mais par où ?

— Par le toit. Nous allons bien voir comment il a fait. Il se hissa par la lucarne. « Oh ! oui, cria-t-il, voici le bout d'une longue échelle appuyée à la gouttière. C'est par là qu'il l'a enlevée.

— Mais c'est impossible, dit miss Hunter. L'échelle n'y était pas quand les Rucastle sont partis.

— Il est revenu tout exprès. Je vous dis que c'est un homme très fort et très dangereux. Je ne serais pas étonné que ce fût lui que j'entends monter. Watson, je crois que vous feriez bien de tenir votre pistolet prêt.

Il n'avait pas fini qu'apparut à la porte un homme très gros et très grand avec un énorme bâton à la main. Miss Hunter poussa un cri aigu, et s'appuya au mur, mais Sherlock Holmes s'élança au-devant de l'individu.

— Misérable ! où est votre fille ?

Le gros homme regarda autour de lui, et aperçut la lucarne ouverte.

— C'est à moi de vous le demander, hurla-t-il, voleurs ! Espions et voleurs ! Je vous ai pris, hein ? Vous êtes entre mes mains. Je vais vous arranger d'une belle manière ! Il se précipita dehors et descendit quatre à quatre l'escalier.

— Il est allé chercher le chien ! s'écria miss Hunter.

— J'ai mon revolver, dis-je.

— Il vaut mieux aller fermer la porte de la maison, répliqua Holmes. Et nous descendîmes rapidement. Nous étions à peine en bas que nous entendîmes les abois d'un chien, puis un hurlement d'agonie et un bruit de lutte épouvantable. Un homme âgé, au visage rouge, aux jambes tremblantes parut en titubant devant la porte.

— Mon Dieu ! cria-t-il. Quelqu'un a lâché le chien. Il n'a pas mangé depuis deux jours ! Vite, vite, ou il sera trop tard.

Holmes et moi courûmes dehors pour faire le tour de la maison, suivis de Toller. L'énorme animal affamé avait terrassé Rucastle, et se roulait avec lui sur le sol, la gueule plongée dans la gorge de l'homme. Je m'approchai et lui fis sauter la cervelle d'un coup de revolver ; il s'affaissa, mais ses dents blanches ne quittèrent pas les gras replis du cou de sa victime. À grand'peine, nous les séparâmes, et transportâmes dans la maison le blessé, encore vivant, mais horriblement déchiré. On l'étendit sur un sofa, et tandis que Toller allait chercher sa femme, je fis ce que je pus pour alléger ses douleurs. Nous étions tous autour de lui, quand la porte s'ouvrit et donna passage à une grande et forte femme.

— Madame Toller ! s'écria miss Hunter.

— Oui, mademoiselle, M. Rucastle m'a ouvert en rentrant, avant de vous rejoindre là-haut. Ah ! mademoiselle, quel malheur que vous ne m'ayez pas dit vos projets, j'aurais pu vous avertir que c'était inutile.

— Ha ! dit Holmes, en la regardant attentivement. Il est clair que Mme Toller en sait plus que personne là-dessus.

— Oui, monsieur, et je suis prête à dire tout ce que je sais.

— Eh bien ! asseyez-vous, et dites-le, car j'avoue qu'il y a plusieurs points qui restent obscurs pour moi.

— Je vais vite vous éclairer, et je l'aurais fait plus tôt si j'avais pu sortir de la cave. Si les tribunaux s'en mêlent, vous vous rappellerez que je fais cause commune avec vous, comme j'ai toujours pris parti pour miss Alice.

Elle n'a jamais été heureuse à la maison, miss Alice, depuis que son père s'est remarié. Elle était mise de côté, et n'avait pas le droit d'ouvrir la bouche ; mais ce fut bien pire lorsqu'elle eut fait, chez des amis, connaissance avec M. Fowler. Je crois bien que miss Alice, à la suite d'un héritage, avait une fortune personnelle ; elle était si douce et si patiente, qu'elle n'en parlait jamais et laissait tout entre les mains de son père. Il savait qu'il n'y avait rien à craindre d'elle : mais quand il a été question d'un mari qui exigerait tout son dû, alors il a voulu empêcher le mariage. Il a tenté de lui faire signer un papier comme quoi, mariée ou non, elle lui laisserait la libre disposition de sa fortune. Comme elle a refusé, il l'a tourmentée jusqu'à ce qu'elle eût une fièvre qui l'a mise à la porte du tombeau pendant six semaines. Enfin elle s'est remise lentement, mais elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, et ses beaux cheveux avaient dû être coupés. Cela n'avait pas changé les sentiments de son amoureux qui lui était resté fidèle contre vents et marée.

— Ah ! dit Holmes, cela explique tout, et je crois maintenant deviner le reste. M. Rucastle, alors, adopta ce système d'emprisonnement !

— Oui, monsieur.

— Et amena miss Hunter de Londres pour se débarrasser de la persistance désagréable de M. Fowler ?

— Précisément, monsieur.

— Mais, M. Fowler ayant de la persévérance comme il convient à un bon marin, fit le siège de la maison et, vous ayant rencontrée, réussit par certains arguments, métalliques ou autres, à vous persuader que vos intérêts étaient les mêmes que les siens.

— M. Fowler est un gentleman très affable, et très généreux, répondit Mme Toller avec sérénité.

— Et de la sorte, il s'arrangea pour que votre cher mari eût toujours à boire, et qu'une échelle fût toute prête pour le moment où votre maître sortirait.

— Vous le dites, monsieur, tout comme cela est arrivé.

— Je vous dois certainement des remerciements, madame Toller, car vous avez éclairci tout ce qui nous intriguait. Mais voici le médecin du village et Mme Rucastle ; je crois, Watson, que tout ce qu'il nous reste à faire est d'escorter miss Hunter à Winchester, car il me semble que notre locus standi est maintenant fort peu sûr.

Et ainsi fut éclairci le mystère de la sombre maison au bouquet de hêtres pourpres. M. Rucastle survécut, mais avec une santé toujours chancelante, et il ne conserva la vie que grâce aux soins dévoués de sa femme. Ils ont toujours avec eux leurs anciens serviteurs qui connaissent trop leur vie passée pour qu'il soit facile de s'en défaire. M. Fowler et miss Rucastle furent, par dispense spéciale, mariés à Southampton, le lendemain de leur fuite ; lui est maintenant pourvu d'un poste officiel dans l'île Maurice. Quant à miss Violette Hunter, à mon grand désappointement, mon ami Holmes s'en désintéressa complètement, du jour où le problème était résolu, et elle est maintenant à Walsall, à la tête d'une école privée, très florissante, m'assure-t-on.
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le mercredi 07 janvier 2009 11:33

Modifié le mercredi 07 janvier 2009 12:02