[LE POUCE DE L'INGÉNIEUR
Parmi tous les problèmes soumis à mon ami M. Sherlock Holmes pendant les années de notre intimité, deux seulement lui furent signalés par moi : celui qui avait trait au pouce de M. Hatherley, et celui de la folie du colonel Warburton. Le dernier est sans doute le plus intéressant pour un esprit aussi observateur que le sien ; toutefois l'autre est si étrange dans son début, si dramatique dans ses détails, qu'il vaut la peine d'être raconté, quoique mon ami n'ait pas eu l'occasion d'y employer toutes ses merveilleuses facultés d'analyse. L'histoire a été reproduite plus d'une fois dans les journaux ; mais, comme toujours, un simple entrefilet frappe moins le lecteur, que la série des faits se développant sous ses yeux et dévoilant peu à peu le mystère qui les enveloppe. Les détails de cette affaire firent alors une profonde impression sur moi et deux ans écoulés depuis n'en ont guère diminué l'effet.
C'était pendant l'été de 1889, peu de temps après mon mariage. J'étais revenu à ma clientèle civile, et j'avais finalement quitté Holmes qui demeurait toujours dans Baker Street, où j'allais souvent le voir ; j'avais même réussi à lui faire perdre un peu de ses habitudes de bohème, au point qu'il venait parfois chez nous. Ma clientèle s'était constamment accrue et comme je demeurais près de la gare de Paddington, j'avais quelques clients parmi les employés du chemin de fer. L'un de ceux-ci, que j'avais guéri d'une longue et douloureuse maladie, ne se lassait pas de chanter mes louanges et cherchait à m'envoyer tous les malades sur lesquels il pouvait avoir quelque influence.
Un matin, un peu avant sept heures, je fus réveillé par la servante frappant à ma porte pour me dire que deux hommes de la gare de Paddington m'attendaient dans le cabinet de consultation. Je m'habillai à la hâte, car je savais par expérience que les blessures des employés étaient souvent très graves. Au moment où je descendais l'escalier, mon vieil ami, le chef de train, sortit de mon cabinet, en refermant avec soin la porte derrière lui.
— Il est là, murmura-t~il, en désignant du doigt la pièce qu'il venait de quitter, il ne se sauvera pas.
— Qui est-ce ? demandai-je, car les allures de mon interlocuteur semblaient dénoter un mystère.
— C'est un nouveau patient, murmura-t-il. J'ai voulu l'amener moi-même, comme ça c'était plus sûr. Il est là, il n'y a rien à craindre. Il faut que je m'en aille maintenant, docteur ; j'ai mon travail, tout comme vous.
Et il s'en alla, le brave rabatteur, sans même me donner le temps de le remercier.
J'entrai dans mon cabinet et j'y trouvai un homme assis auprès de la table. Il était simplement vêtu d'un complet couleur de bruyère, sa casquette de drap était posée sur mes livres ; une de ses mains était enveloppée d'un mouchoir tout taché de sang. Comme âge, vingt-cinq ans au plus, avec une figure très mâle et un teint décoloré, qui me donna l'impression d'un homme qui serait sous le coup d'une très violente émotion.
— Je regrette de vous déranger de si bonne heure, docteur, me dit-il. Mais j'ai eu cette nuit un très sérieux accident. Je viens d'arriver par le train du matin, et m'étant informé d'un médecin à Paddington, un brave homme, m'a obligeamment amené ici. J'ai donné ma carte à la servante, mais je vois qu'elle l'a laissée sur la table.
Je la pris et lus : M. Victor Hatherley, ingénieur hydraulicien, 16A, Victoria Street (3e étage).
— Je regrette de vous avoir fait attendre, dis-je, en m'asseyant. Vous venez de faire un Voyage de nuit, occupation plutôt monotone, n'est-ce pas ?
— Oh ! je ne peux pourtant pas dire que ma nuit ait été monotone, répondit-il, en riant d'un rire nerveux qui le convulsait tout entier.
Voulant arrêter une crise que je voyais venir :
— Doucement ! criai-je. Calmez-vous ! et je lui préparai un verre d'eau.
Mais tout fut inutile. Je ne pus enrayer une violente attaque de nerfs, une de ces attaques que les natures les plus énergiques peuvent subir après une grande émotion. Enfin il se calma, mais resta épuisé et un peu honteux.
— Excusez-moi, dit-il, haletant.
— Pas du tout. Buvez !
Je mis quelques gouttes de cognac dans de l'eau et je vis aussitôt
revenir un peu de couleur à ses joues exsangues.
— Ça va mieux ! dit-il. Et maintenant, docteur, voulez-vous avoir la bonté de soigner mon pouce ou plutôt l'endroit où était mon pouce.
J'enlevai le mouchoir, je découvris sa main, et à la vue de la plaie je tressaillis malgré le sang-froid qu'une longue pratique m'a donné. Il ne restait que quatre doigts, et à la place du pouce il y avait une surface rouge et spongieuse, horrible à voir. Le pouce avait été coupé ou arraché, juste à sa naissance.
— Grand Dieu ! m'écriai-je, c'est une horrible blessure. Vous devez avoir beaucoup saigné ?
— Oui, beaucoup. Je me suis même évanoui sur le coup ; et je crois que je suis resté assez longtemps sans connaissance. Quand je suis revenu à moi, je saignais toujours, alors j'ai attaché mon mouchoir très serré autour de mon poignet, et je l'ai assujetti avec une épingle.
— Parfait ! Vous mériteriez d'être chirurgien.
— J'ai appris cela au cours de mes études d'ingénieur ; cela rentre dans ma spécialité.
— Cette blessure a dû être faite par un instrument très lourd et très tranchant ? dis-je après avoir examiné la plaie.
— Oui, par un instrument ressemblant à un couperet.
— Un accident, je pense ?
— Pas du tout.
— Quoi, un attentat ?
— Précisément.
— Mais c'est affreux !
J'épongeai la plaie, la nettoyai, la pansai ; et finalement la recouvris d'ouate et de bandages phéniqués. Mon patient resta tout le temps adossé à sa chaise, sans broncher, mais je remarquai qu'il se mordait les lèvres fréquemment.
— Comment vous sentez-vous ? demandai-je, quand j'eus fini.
— Très bien. Votre cognac et votre pansement ont fait de moi un autre homme. Je me sentais très faible en arrivant, mais c'est qu'aussi j'en ai vu de rudes !
— Ne parlons pas de cela pour ne pas exciter vos nerfs.
— Les voilà plus calmes. Au reste, il faudra que je raconte mon histoire à la police. Je vous avouerai toutefois que, n'était le témoignage évident de ma blessure, ils ne croiraient pas à ma déposition, tant elle est extraordinaire et dépourvue de preuves. Et dans le cas où l'on voudrait faire une enquête, les indications que j'ai à donner sont si vagues qu'il est douteux que justice puisse être faite.
— Ha ! m'écriai-je, s'il y a là un problème que vous désirez voir résoudre, je vous recommanderai fortement de venir avec moi chez mon ami M. Sherlock Holmes, avant de vous adresser à la police officielle.
— J'ai déjà entendu parler de ce monsieur et je serais très heureux de lui confier mon affaire, quoique naturellement je doive aussi recourir à la police. Voulez-vous me donner un mot d'introduction pour lui ?
— Je ferai mieux. Je vous y mènerai moi-même.
— Et je vous en serai très reconnaissant.
— Prenons un fiacre et allons-y ensemble. Nous arriverons juste à temps pour déjeuner chez lui. Voulez-vous ?
— Oui, je ne serai tranquille que lorsque j'aurai raconté mon aventure.
— Eh bien ! ma servante va héler un fiacre : je suis à vous dans un instant.
Je montai chez moi, expliquer brièvement l'affaire à ma femme, et cinq minutes après j'étais dans un cab, roulant avec mon nouveau client vers Baker Street.
Sherlock Holmes était, comme je m'y attendais, à flâner dans son salon, en robe de chambre, lisant la colonne des annonces du Times, et fumant sa pipe d'avant déjeuner, pipe qui était composée de tous les fonds et résidus de la veille, soigneusement séchés et rassemblés sur le coin de la cheminée. Il nous reçut avec son affabilité habituelle, commanda un supplément de grillades et d'½ufs, et mangea de bon appétit avec nous. Quand ce fut fini, il installa notre hôte sur un sofa, mit un coussin sous sa tête, et un verre d'eau mélangée de cognac à portée de sa main.
— Je vois que votre aventure n'a pas été banale, monsieur Hatherley, dit-il. Étendez-vous là, et faites comme chez vous. Parlez si vous en avez la force, mais arrêtez-vous toutes les fois que vous vous sentirez fatigué, et entretenez vos forces au moyen de ce stimulant.
— Merci, dit le patient, je me sens tout autre depuis que le docteur m'a pansé, et je crois que votre déjeuner a complété la cure. Je veux abuser le moins possible de votre temps, si précieux, et j'entre tout de suite en matière.
Holmes s'assit dans un grand fauteuil, il ferma les yeux a demi et prit cette attitude lassée qui contrastait si fort avec sa nature vive, animée ; je m'assis en face de lui et nous écoutâmes en silence l'étrange récit que nous fit notre visiteur :
— Il faut que vous sachiez que je suis orphelin et célibataire, je demeure seul, à Londres, dans un appartement meublé. Par profession, je suis ingénieur hydraulicien, et j'ai acquis pas mal d'expérience pendant les sept années d'apprentissage que j'ai fait chez Venner et Matheson, la maison bien connue de Greenwich. Je venais de terminer, il y a deux ans, lorsque la mort de mon père me mit à la tête d'une petite fortune qui me permit de m'établir à mon propre compte : je louai à cet effet un bureau dans Victoria Street.
Tout début dans les affaires est pénible, mais j'eus assurément plus de difficultés qu'un autre. Pendant deux années entières je n'eus que trois consultations et un petit travail à faire. Voilà tout ce que ma profession me rapporta. Durant ce laps de temps, mes revenus bruts se sont élevés à vingt-sept livres et demie. Chaque jour, de neuf heures du matin à quatre heures du soir, j'attendais en vain dans mon petit réduit des visiteurs qui ne venaient pas et je commençais à perdre patience et à croire que je n'aurais jamais de clientèle.
Hier, pourtant, juste au moment ou je m'apprêtais à quitter le bureau, mon commis entra pour me dire qu'un monsieur désirait me voir. Il me tendit une carte qui portait le nom du colonel Lysander Stark et presque en même temps je vis entrer le colonel lui-même. C'était un homme d'une taille au-dessus de la moyenne, mais d'une maigreur telle que je crois n'en avoir jamais vu de semblable. Son nez et son menton faisaient saillie sur sa figure en lame de couteau et la peau de ses joues était tendue sur ses pommettes très accentuées. Cette maigreur extrême semblait être son état naturel, et non l'effet d'une maladie, car son ½il était brillant, son pas rapide, son allure assurée. Il était simplement mais correctement vêtu, et paraissait approcher de la quarantaine.
« Monsieur Hatherley », dit-il, avec une sorte d'accent allemand. On vous a recommandé à moi, non seulement pour vos capacités d'ingénieur, mais aussi pour votre discrétion à toute épreuve.
Je m'inclinai, assez flatté de ce compliment.
« — Puis-je savoir qui vous a donné ces excellents renseignements ? lui demandai-je.
« — Euh, peut-être vaut-il mieux ne pas vous le dire tout de suite. J'ai appris de la même source que vous êtes orphelin et célibataire et que vous vivez seul à Londres.
« — C'est parfaitement exact, répondis-je, mais je ne vois pas bien quel rapport cela peut avoir avec mes qualités professionnelles ; je croyais que vous veniez me consulter sur une question de métier.
« — Sans aucun doute. Toutefois ce préambule était nécessaire, car si j'ai besoin d'un homme de votre profession, il faut aussi que cet homme soit d'une discrétion absolue, absolue, vous m'entendez bien. Or cette qualité se rencontre plus fréquemment chez un célibataire que chez un homme qui vit au sein de sa famille.
« — Si je donne ma parole, de garder le secret, dis-je, vous pouvez absolument compter sur moi.
Il me regarda fixement pendant que je parlais, et je crois n'avoir jamais vu un ½il aussi méfiant et inquisiteur.
« — Vous promettez, alors ? dit-il enfin.
« — Oui, je promets.
« — Silence absolu et complet, avant, pendant et après ? Aucune allusion à la chose, ni par un mot, ni par un écrit ?
« — Je vous ai déjà donné ma parole.
« — Très bien ».
Il se leva brusquement, traversa la chambre comme un éclair, et ouvrit la porte. Le corridor était désert.
« — C'est parfait, dit-il en revenant. Je sais que les commis sont souvent curieux des affaires de leurs patrons. Maintenant, nous pouvons causer en sûreté.
Il approcha sa chaise tout contre la mienne, et recommença à m'examiner du même regard interrogateur et réfléchi. Je sentis tout à coup un sentiment de répulsion et même de terreur en présence des manières étranges de cet homme décharné. La crainte même de perdre un client ne put m'empêcher de témoigner mon impatience.
« — Veuillez m'expliquer votre affaire, monsieur, dis-je ; mon temps est précieux.
Que le ciel me pardonne cette dernière phrase, qui n'était qu'un vulgaire mensonge ; je ne pus l'arrêter sur mes lèvres.
« — Accepteriez-vous cinquante guinées, pour une nuit de travail ?
« — Parfaitement.
« — Je dis une nuit de travail, je devrais dire une heure. Il me faut simplement votre avis sur une presse hydraulique qui marche mal. Si vous nous faites voir par où elle cloche, nous pourrons nous-mêmes la réparer. Que pensez-vous d'un travail de ce genre ?
« — Le travail paraît facile et le salaire superbe.
« — C'est ce qui me semble. Pouvez-vous venir ce soir par le dernier train.
« — Où ?
« — À Eyford, dans le Berkshire. C'est un petit endroit situé sur la limite de l'Oxfordshire, et à environ sept milles de Reading. Il y a à Paddington un train qui vous y amènera à onze heures quinze environ.
« — Très bien.
« — Je viendrai vous chercher avec une voiture.
« — Ah ! c'est assez loin de la gare, alors ?
« — Oui, notre petit trou est tout à fait dans la campagne. C'est à sept bons milles de la station d'Eyford.
« — Nous n'y arriverons donc pas avant minuit, et je suppose que je ne trouverai pas de train pour me ramener ici. Il faudra que je passe la nuit là-bas ?
« — Oui, nous vous logerons facilement.
« — C'est bien ennuyeux. Ne pourrais-je pas venir à une heure plus pratique ?
« — Non, et c'est précisément pour vous dédommager de ce dérangement nocturne que nous vous donnons à vous, homme jeune et inconnu, des honoraires égaux à ceux que pourrait demander une des célébrités de votre profession. Cependant, si vous préférez renoncer à l'affaire, naturellement, il n'y a rien de fait ».
Je pensai aux cinquante guinées qui tombaient si à point.
« — Avant tout, dis-je, je serai très heureux de me conformer a vos désirs. Je voudrais cependant comprendre un peu plus clairement ce que vous me demandez.
« — Évidemment. Il est tout naturel que l'engagement que nous avons obtenu de vous ait excité votre curiosité. Je veux que vous agissiez en pleine connaissance de cause. Êtes-vous bien sûr que personne n'écoute ?
« — Absolument sûr.
« — Eh bien ! voici. Vous n'ignorez sans doute pas que la terre à foulon est un produit de valeur et qu'on n'en trouve en Angleterre que sur un ou deux points.
« — En effet.
« — Il y a quelque temps j'ai acheté une petite terre, très peu importante, à dix milles environ de Reading et j'ai eu la chance de découvrir un gisement de terre à foulon dans un de mes champs. Après examen, je constatai que ce gisement se continuait chez nos voisins de droite et de gauche, et se trouvait être chez eux beaucoup plus important que chez moi. Ces braves gens ignoraient absolument que leur terre renfermait un produit aussi précieux que l'or, et naturellement il était de mon intérêt de leur acheter du terrain avant qu'ils en eussent découvert la valeur. Malheureusement, je n'avais pas de capitaux suffisants pour faire cette acquisition. Je confiai ce secret à quelques amis, et ils me conseillèrent d'exploiter secrètement le petit gisement qui était chez moi et de réaliser par ce moyen la somme nécessaire à l'achat des terrains voisins. C'est ce que nous avons fait et pour faciliter nos opérations, nous avons acheté une presse hydraulique. Cette presse, comme je vous l'ai déjà expliqué, s'est détraquée, et nous désirons avoir votre avis à ce sujet. Mais nous gardons notre secret très soigneusement, car si l'on venait à savoir que des spécialistes hydrauliciens viennent chez nous, cela donnerait l'éveil ; vous comprenez qu'une fois la vérité connue, adieu notre chance d'acheter ces terrains et d'accomplir notre projet. Voilà pourquoi je vous ai fait promettre de ne dire à personne que vous allez à Eyford cette nuit. J'espère que vous m'avez bien compris ?
« — Parfaitement. La seule chose que je ne saisisse pas très bien, c'est à quoi vous sert une presse hydraulique pour extraire de la terre à foulon que l'on trouve tout simplement en creusant.
« — Ah ! dit-il, d'un air dégagé, nous avons un procédé à nous. Nous comprimons la terre en briquettes, pour pouvoir la transporter sans que l'on sache ce que c'est. Mais peu importe cette question de détail. Je vous ai maintenant tout dit, monsieur Hatherley, vous voyez quelle confiance j'ai en vous.
Il se leva tout en parlant.
« — Je vous attends donc à Eyford, à onze heures et demie.
« — Je ne manquerai pas au rendez-vous.
« — Et pas un mot à âme qui vive. »
Il me fixa d'un dernier et long regard plein de méfiance, et me serrant la main d'une étreinte froide et moite, il sortit rapidement.
Lorsque j'eus repris mon sang-froid et que j'eus bien réfléchi à tout cela je trouvai très étrange le genre de travail qu'on me proposait ainsi. D'un côté, j'étais assez satisfait, car les honoraires étaient dix fois supérieurs à ceux que j'aurais pu demander, et cette commande pouvait m'en amener d'autres. Mais, de l'autre côté, le visage et les manières de mon client m'avaient fait mauvaise impression, et je ne pouvais trouver dans son histoire de terre à foulon une explication suffisante à un voyage nocturne ni à un secret aussi absolu. Enfin, je mis de côté mes appréhensions ; je dînai de bon appétit, et je m'embarquai à Paddington, sans avoir dévoilé quoi que ce soit de mon secret.
À Reading, j'eus à changer non seulement de voiture, mais aussi de station. Je montai dans le dernier train se dirigeant sur Eyford, et j'arrivai à cette petite gare mal éclairée, à onze heures passées. J'étais le seul voyageur à destination d'Eyford et je ne vis personne sur le quai, excepté un homme de peine endormi auprès de sa lanterne. Mais, à la sortie, je trouvai mon client qui m'attendait dans l'obscurité ; sans dire un mot, il me prit par le bras et me fit monter dans une voiture dont la portière était ouverte. Il releva les vitres de chaque côté, frappa contre la paroi et le cheval partit au grand trot.
— Il n'y avait qu'un cheval, interrompit Holmes ?
— Oui, un seul.
— Avez-vous vu de quelle couleur il était ?
— Oui, à la lueur des lanternes, je vis que c'était un alezan.
— Paraissait-il fatigué, ou fringant ?
— Oh ! fringant et il avait le poil brillant.
— Merci. Pardon de vous avoir interrompu. Continuez, je vous prie, votre si intéressant récit.
— Nous partîmes donc et nous roulâmes au moins pendant une heure. Le colonel Lysander Stark m'avait dit que c'était à sept milles, mais je crois, à l'allure à laquelle nous marchions et au temps qui s'écoula entre le départ et l'arrivée, qu'il y avait plutôt douze milles que huit. Mon compagnon ne parlait pas et je sentais son regard fixé sur moi. La route devait être mauvaise, à en juger par les cahots de la voiture. J'essayai de regarder par les vitres, mais elles étaient en verre dépoli, et je ne pouvais qu'apercevoir vaguement l'éclat des lumières qui nous croisaient. De temps en temps je hasardais une remarque pour rompre la monotonie du voyage, mais le colonel ne répondait que par monosyllabes, et la conversation tombait aussitôt. Enfin, les secousses de la route furent remplacées par le roulement plus doux d'une allée sablée, et la voiture s'arrêta. Le colonel Lysander Stark sauta à terre le premier et comme je le suivais, il me fit entrer vivement par une porte ouverte devant nous. Par le fait, je ne fis, pour ainsi dire, qu'un bond, de la voiture dans l'antichambre, et ne pus, par conséquent, avoir le moindre aperçu de la façade de la maison. Aussitôt que j'eus franchi le seuil, la porte se referma lourdement, et j'entendis le roulement de la voiture qui s'éloignait.
Il faisait noir comme dans un four à l'intérieur, et le colonel cherchait à tâtons des allumettes, en grommelant tout bas. Soudain une porte s'ouvrit à l'autre extrémité du corridor, et un long rayon de lumière parvint jusqu'à nous. Puis parut une femme, tenant une lampe au-dessus de sa tête, et penchant le corps en avant pour nous apercevoir. Elle me sembla très jolie, et vêtue d'une riche étoffe, autant que je pus en juger par les reflets de cette étoffe à la lumière. Elle prononça quelques mots dans une langue étrangère, d'un ton interrogatif ; mon compagnon répondit d'un mot rude et bref, qui la fit tressaillir au point que la lampe lui échappa presque des mains. Le colonel Stark s'approcha d'elle, lui murmura quelque chose à l'oreille, puis la poussant dans la chambre d'où elle était sortie, revint vers moi, la lampe à la main.
« — Voulez-vous avoir la bonté d'attendre ici quelques minutes, » dit-il, en ouvrant une autre porte.
La pièce dans laquelle je me trouvais était meublée sobrement : au milieu, une table ronde, sur laquelle se trouvaient épars des livres allemands, près de la porte, un harmonium, sur lequel le colonel Stark posa la lampe.
« — Je ne vous demande qu'un instant », dit-il, et il s'éloigna dans l'obscurité.
Je regardai les livres et malgré mon ignorance de l'allemand, je constatai que deux d'entre eux étaient des traités scientifiques, et les autres des livres de poésie. J'allai à la fenêtre, espérant voir la campagne, mais la fenêtre était fermée par un volet de chêne, assujetti au moyen d'une forte barre de fer. Cette maison était étonnamment silencieuse. En dehors du tic-tac d'une vieille pendule dans le corridor, tout semblait mort dans cette demeure. Un vague sentiment de malaise commença à m'envahir. Qui étaient ces Allemands, et que faisaient-ils dans cet endroit étrange écarté ? Où était cet endroit ? J'étais à dix milles, ou à peu près d'Eyford, c'est tout ce que je savais, mais au nord, au sud, à l'est, à l'ouest ? impossible de s'en rendre compte. Pour me rassurer je me disais que Reading, et peut-être d'autres grandes villes, se trouvaient dans le rayon et qu'après tout l'endroit pouvait bien n'être pas aussi isolé que je l'avais cru tout d'abord. Cependant, d'après le calme environnant, il était bien certain que nous étions en pleine campagne. J'arpentais la pièce de long en large, fredonnant un air pour me donner du courage, et trouvant que je gagnais bien mes cinquante guinées.
Soudain, sans que j'eusse entendu le moindre bruit et au milieu du silence le plus absolu, la porte s'ouvrit lentement. La femme que j'avais déjà vue apparut dans la baie, encadrée d'ombre ; son beau visage intelligent, éclairé en plein par la lumière de la lampe, révélait une frayeur intense qu'elle me communiqua. Elle me fit signe d'un doigt tremblant de ne pas faire de bruit, puis elle me glissa à l'oreille quelques mots de mauvais anglais, tournant sans cesse les yeux vers la porte ouverte derrière elle, comme une bête traquée.
« — À votre place, je m'en irais, dit-elle, en essayant d'assurer sa voix ; je ne resterais sûrement pas ici, vous n'êtes pas fait pour la besogne qui vous attend.
« — Mais, madame, dis-je, je n'ai pas encore accompli ma tâche. Je ne puis pas m'en aller sans avoir vu la machine.
« — Croyez-moi, poursuivit-elle n'attendez pas. Vous pouvez passer par ici ; il n'y a personne. »
Et alors, voyant que je souriais en secouant la tête, elle perdit toute réserve et fit un pas en avant, en se tordant les mains.
« — Pour l'amour du Ciel, murmura-t-elle, allez-vous-en, avant qu'il ne soit trop tard ! »
Je suis malheureusement têtu par nature et d'autant plus disposé à m'aventurer dans une affaire que j'y rencontre plus d'obstacles. Je pensai à mes cinquante guinées, au voyage ennuyeux que je venais de faire, à la nuit désagréable qui m'attendait probablement. J'aurais donc fait tout cela pour rien ? Pourquoi me sauverais-je, après tout, sans avoir rempli ma mission, et sans avoir reçu la rémunération à laquelle j'avais droit ? Cette personne pouvait être folle ! Qu'en savais-je ? Je secouai donc la tête d'un air résolu, bien que la façon d'agir de cette femme m'eût ému plus que je ne voulais l'avouer, et je déclarai nettement mon intention de rester où j'étais. Elle allait recommencer ses objurgations, lorsque j'entendis fermer une porte au premier étage et descendre l'escalier. Elle écouta un instant, leva les mains au ciel d'un air désespéré et disparut aussi vite et silencieusement qu'elle était venue.
Les nouveaux arrivants étaient le colonel Lysander Stark et un petit homme gros, avec une barbe grisonnante qui sortait des plis de son double menton ; ce dernier me fut présenté comme étant M. Ferguson.
« — C'est mon secrétaire et mon gérant, dit le colonel. Mais, à propos, il me semble que j'avais fermé cette porte en m'en allant ? Je crains que vous n'ayez été au courant d'air.
« — Au contraire, dis-je, j'ai ouvert parce que j'avais trop chaud.
Il me jeta un coup d'½il méfiant.
« — Si nous parlions de notre affaire, dit-il. Nous allons, M. Ferguson et moi, vous mener voir la machine.
« — Faut-il prendre mon chapeau ?
« — Oh ! non, c'est dans la maison.
« — Quoi, vous tirez votre terre à foulon de la maison ?
« — Non, non. Nous ne faisons que la presser ici. Mais ne nous occupons pas de cela. Tout ce que nous désirons, c'est que vous examiniez la machine et que vous nous disiez ce qu'il y a de cassé ou de détraqué. »
Nous montâmes ensemble, le colonel ouvrant la marche, la lampe à la main, le gros gérant et moi le suivant de près. Cette vieille maison était un vrai labyrinthe, avec des corridors, des passages étroits, des escaliers tournants, de petites portes basses, dont les seuils étaient usés par les générations précédentes. Il n'y avait ni tapis, ni aucun ameublement en dehors du rez-de-chaussée, et le plâtre tombait des murs que l'humidité couvrait de taches vertes et malsaines. J'essayais de prendre un air indifférent, mais je ne pouvais complètement oublier les avis de la femme, quoique n'ayant pas voulu les écouter, et je ne perdais pas de vue mes deux compagnons. Ferguson semblait un homme morose et silencieux, mais au peu de mots qu'il dit, je compris que c'était au moins un compatriote.
Le colonel Lysander Stark s'arrêta enfin devant une porte basse qu'il ouvrit. Elle donnait dans une petite pièce carrée où nous aurions eu peine à tenir tous les trois. Ferguson resta dehors, le colonel me fit entrer avec lui.
« — Nous sommes, dit-il, dans la presse hydraulique, et ce serait particulièrement désagréable pour nous, si quelqu'un la faisait fonctionner. Le plafond de cette petite pièce est, par le fait, le piston foulant qui vient frapper ce plancher de métal avec une force de plusieurs tonnes. Il y a au dehors des petites colonnes latérales qui renferment de l'eau, elles reçoivent la force et la communiquent multipliée comme vous devez le savoir. La machine marche encore, mais elle semble offrir une certaine résistance, et elle a perdu de sa force. Voulez-vous avoir l'obligeance de l'examiner et de nous dire ce qu'il y aurait à faire. »
Je lui pris la lampe des mains et commençai un minutieux examen. C'était un mécanisme gigantesque et capable d'exercer une pression énorme. Je passai dehors ensuite, et abaissai les leviers de commande. Je reconnus immédiatement au son, qu'il y avait une légère fuite, par laquelle l'eau s'échappait. Je découvris aussi que la garniture en caoutchouc d'une tige de piston s'était racornie et ne remplissait plus l'espace qu'elle devait obturer. C'était là sûrement la cause de la perte de force, et je l'indiquai à mes compagnons qui m'écoutèrent avec la plus grande attention et me posèrent quelques questions techniques sur la façon de procéder à la réparation. Quand je leur eus bien tout expliqué, je revins à la chambre du piston pour satisfaire de nouveau ma curiosité. Il sautait aux yeux que l'histoire de la terre à foulon était une invention pure et simple (il eût été absurde, en effet, d'utiliser un engin d'une puissance si disproportionnée à cet objet). Les parois de la pièce étaient en bois, mais je remarquai que le plancher, une auge en fer, était couvert d'une plaque métallique. Je m'étais baissé et je la grattais déjà de l'ongle pour en reconnaître la nature, lorsque j'entendis une sourde exclamation en allemand, et vis la figure cadavéreuse du colonel penchée vers moi.
« — Que faites-vous ? » demanda-t-il.
J'étais furieux de m'être laissé prendre si sottement.
« — J'admirais votre terre à foulon, lui dis-je, il me semble que j'aurais pu vous donner des conseils plus efficaces, si j'avais su la vraie destination de votre machine. »
Je n'avais pas prononcé ces mots que je m'apercevais déjà de ma folie. Le visage de mon interlocuteur était devenu féroce et une lueur funeste brillait dans ses yeux gris.
« — Oh ! très bien, dit-il, vous allez tout savoir. »
Il recula d'un pas, ferma violemment la porte et tourna la clef. Je me jetai sur le bouton, mais aucun de mes efforts ne put même l'ébranler.
« — Holà ! hurlai-je. Holà ! colonel ! Ouvrez moi ! »
Et alors, tout à coup, dans le silence de la nuit, j'entendis un bruit qui me figea le sang dans les veines ! C'était le grincement des leviers, et la mise en marche du cylindre auquel j'avais découvert une fuite ; le colonel avait mis la machine en mouvement ! La lampe était toujours sur le sol où je l'avais mise pour examiner l'auge. À sa lueur, je voyais le sombre plafond descendre lentement sur moi, par saccades successives, mais – personne ne pouvait le savoir mieux que moi – avec une force qui devait dans une minute me réduire à l'état de pulpe informe. Je me lançai contre la porte en appelant au secours, je me déchirai les doigts à la serrure, j'implorai le colonel de me laisser sortir ; mais le cliquetis impitoyable des leviers noyait ma voix. Le plafond n'était plus maintenant qu'à un pied ou deux au-dessus de ma tête et en levant la main j'en pouvais déjà toucher la surface dure et rugueuse. Alors puisque la mort était inévitable, il fallait prendre une position que la rendît la moins douloureuse possible. Si j'étais à plat ventre, le poids porterait d'abord sur l'épine dorsale ! et je tressaillis à l'idée de l'horrible cassure qui s'ensuivrait. D'un autre côté, si je me couchais sur le dos, aurais-je le courage de regarder descendre sur moi cette ombre mortelle ? Déjà, je ne pouvais plus me tenir debout quand j'eus une vision qui me donna une lueur d'espoir.
J'ai dit que le plafond et le plancher étaient en fer et les parois en bois. En jetant un dernier et rapide regard autour de moi, je vis un mince filet de lumière entre deux planches ; et bientôt un petit panneau qui s'ouvrait. Une seconde d'hésitation, le temps de me rendre compte que c'était bien une porte de salut et je me jetai comme un fou dans cette ouverture et tombai à moitié évanoui de l'autre côté de la paroi. Le panneau s'était refermé derrière moi ; quelques instants après, le bruit et de la lampe broyée et des deux masses de métal se rejoignant me prouva combien je l'avais échappé belle !
Je fus rappelé à moi par une violente pression au poignet ; j'ouvris les yeux : j'étais étendu par terre dans un étroit corridor et une femme qui tenait une bougie était penchée sur moi, s'efforçant de m'entraîner avec la main qui lui restait libre. Je reconnus en elle cette même fée bienfaisante dont j'avais si follement repoussé les conseils.
« — Venez ! venez ! cria-t-elle, hors d'elle-même. Ils vont être ici à l'instant. Ils vont voir que vous n'êtes pas là où ils vous ont laissé. Oh ! ne perdez pas un temps si précieux, venez ! »
Cette fois, au moins, je ne méprisai plus son avis. Je me relevai avec effort, et courus avec elle au bout du corridor où se trouvait un escalier tournant qui nous conduisit à un passage plus large. Au moment où nous y arrivions, nous entendîmes des pas accélérés et les éclats de deux voix se répondant d'un étage à l'autre. Mon guide s'arrêta perplexe, puis ouvrit brusquement une porte donnant accès sur une chambre, dont la fenêtre reflétait les rayons de la lune.
« — Là est votre salut, dit-elle. C'est haut, mais je crois que vous pourrez sauter. »
Au même moment une lueur apparaissait à l'extrémité du corridor, éclairant la longue et mince silhouette du colonel Lysander Stark, qui, une lanterne à la main, courait en brandissant une espèce de couperet de boucher. Je courus à la fenêtre, je l'ouvris violemment et je regardai au dehors. Que tout était calme et paisible dans ce jardin éclairé par la lune ! Je n'étais pas à plus de trente pieds de hauteur : j'enjambai le rebord, mais ne voulus pas sauter avant d'avoir entendu ce qui allait se passer entre mon sauveur et le misérable qui me poursuivait. S'il la maltraitait, j'étais décidé à tout braver et à aller à son secours. J'avais à peine eu le temps de prendre ce parti que mon bourreau était déjà à la porte, repoussant la femme pour passer de force, tandis que celle-ci lui jetait les bras autour du corps, et essayait de l'arrêter.
« — Fritz, Fritz, cria-t-elle en anglais, rappelez-vous votre promesse de la dernière fois, de ne jamais, jamais recommencer. Il ne dira rien, oh ! il ne dira rien ! j'en suis sûre.
« — Vous êtes folle, Elise ! dit-il, en cherchant à se dégager. Vous voulez donc nous perdre tous. Il en a trop vu. Laissez-moi passer ! »
Il la repoussa violemment, et se précipitant à la fenêtre, me porta un coup de son arme. Je m'étais laissé tomber à bout de bras et je pendais au dehors, accroché au rebord de la fenêtre. Je sentis une douleur sourde, je lâchai prise, et je tombai dans le jardin.
J'étais étourdi, mais non blessé par ma chute, je me relevai et courus de toutes mes forces à travers les buissons, car je sentais bien que je n'étais pas encore hors de danger. Mais soudain, le c½ur me manqua, je regardai ma main où je sentais des élancements douloureux ; je m'aperçus alors que mon pouce avait été coupé et que le sang coulait à flots de la blessure. J'essayai de la bander avec mon mouchoir, mais mes oreilles se mirent à bourdonner et je tombai évanoui au milieu des rosiers.
Je ne saurais dire combien de temps je restai sans connaissance. Cela a dû être fort long, car la lune avait disparu et le jour commençait à poindre quand je revins à moi. Mes vêtements étaient humides de rosée, et ma manche trempée de sang. La douleur de ma blessure me rappela en un instant tous les incidents de la nuit, et je me relevai d'un bond à l'idée que je pouvais encore être poursuivi. Mais quel fut mon étonnement, en regardant autour de moi, de ne plus voir, ni maison, ni jardin. J'étais au coin d'une haie, près de la grand'route, et tout à côté, se trouvait une longue construction que je reconnus, en m'approchant, pour être la station même, où j'étais descendu la nuit précédente. Sans ma vilaine blessure, tout ce qui s'était passé pendant ces terribles heures aurait pu n'être qu'un mauvais rêve.
Tout étourdi, j'entrai dans la gare et je m'informai de l'heure des trains. Il y en avait un se dirigeant sur Reading dans moins d'une heure. Je reconnus l'employé pour l'avoir vu à l'arrivée. Je lui demandai s'il avait entendu parler du colonel Lysander Stark ? Ce nom lui était totalement inconnu. S'il avait remarqué une voiture qui était venue m'attendre la nuit dernière ? Non, il n'avait rien remarqué. Je m'informai alors d'un poste de police ? Il y en avait un à trois milles, me fut-il répondu.
Mais c'était trop loin pour moi, dans l'état de faiblesse où je me trouvais. Je dus donc attendre mon retour en ville pour faire ma déposition. Il était un peu plus de six heures quand j'y arrivai. Mon premier soin a été de me faire panser, puis le docteur a eu la bonté de m'amener ici. Je me remets entre vos mains et je ferai exactement ce que vous me direz.
Nous restâmes quelque temps silencieux après cet extraordinaire récit. Puis Sherlock Holmes tira de la bibliothèque un des énormes registres où il rangeait ses découpures de journaux.
— Voici une annonce qui vous intéressera, dit-il. Elle a paru dans tous les journaux, il y a environ un an. Écoutez : « Disparu le 9 courant, Jeremiah Hayling, âgé de vingt-six ans, ingénieur hydraulicien. A quitté son logement à dix heures du soir. Aucune nouvelle depuis. Était habillé, etc. » Ha ! ceci représente, j'imagine, la dernière fois que le colonel a eu besoin de réparations à sa presse.
— Grand Dieu ! s'écria mon malade. Mais cela explique ce que disait cette femme !
— Sans aucun doute. Il est certain que le colonel est un homme froid et résolu que rien n'arrête. Il est absolument décidé a ne jamais laisser contrecarrer ses plans, comme ces pirates qui ne laissent survivre personne sur les navires capturés. Eh bien ! chacun de nos instants est précieux ; si donc vous vous sentez la force, nous allons aller tout de suite à Scotland Yard et de là à Eyford.
Environ trois heures après, nous étions tous dans le train qui de Reading devait nous conduire au petit village du Berkshire qui avait été le théâtre du drame en question, tous, c'est-à-dire Sherlock Holmes, le mécanicien, l'inspecteur Bradstreet de Scotland Yard, un agent en civil et moi-même. Bradstreet avait étendu une carte militaire du comté sur ses genoux, et avait tracé au compas un cercle ayant Eyford pour centre.
— Voilà, dit-il. Ce cercle a dix milles de rayon. L'endroit que nous cherchons doit être quelque part là-dedans. Vous avez bien dit dix milles, monsieur ?
— J'ai dit : une bonne heure de voiture.
— Et vous pensez qu'on vous a fait refaire tout ce trajet pendant que vous étiez sans connaissance ?
— Il le faut bien. J'ai d'ailleurs le souvenir confus d'avoir été soulevé et transporté.
— Ce que je ne puis comprendre, dis-je, c'est qu'ils vous aient épargné quand ils vous ont trouvé évanoui dans le jardin. Peut-être le misérable se sera-t-il laissé attendrir par cette femme ?
— Cela ne me paraît pas prouvé. Je n'ai jamais vu visage plus implacable.
— Oh ! nous éclaircirons bientôt tout cela, dit Bradstreet. Tenez ! voilà mon cercle, et je voudrais bien savoir où se trouvent dans cet espace les gens que nous cherchons.
— Je crois que je pourrais vous désigner l'endroit, dit Holmes avec calme.
— Vraiment ! s'écria l'inspecteur, vous avez déjà une opinion sur cette affaire ? Nous allons voir qui de nous sera d'accord avec vous. Je dis que c'est au sud, parce que le pays est moins habité, par là.
— Moi, je suis pour l'est, dit mon malade.
— J'opine pour l'ouest, dit l'homme en civil. Il y a beaucoup d'habitations isolées de ce côté.
— Et moi, je suis pour le nord, dis-je à mon tour ; car c'est le côté de la plaine et notre ami a affirmé qu'il n'avait monté aucune côte.
— Eh bien ! s'écria l'inspecteur en riant. Voila une jolie diversité d'opinions. Nous avons partagé les quatre points cardinaux entre nous. À qui donnez-vous votre voix, monsieur Holmes ?
— Vous avez tous tort.
— Mais nous ne pouvons pas avoir tous tort.
— Oh ! si, parfaitement. Voici mon point à moi, et il mit son doigt au centre du cercle. C'est là que nous les trouverons.
— Mais la course de douze milles ? dit Hatherley.
— Six pour aller et six pour revenir. Rien n'est plus simple. Vous avez dit que le cheval était frais. Comment aurait-il pu l'être, s'il avait déjà fait douze milles par des mauvais chemins ?
— Ma foi, c'est une ruse très vraisemblable, observa Bradstreet, songeur. Naturellement, il ne peut pas y avoir de doute sur la nature de cette bande.
— Aucun, dit Holmes. Ce sont de faux monnayeurs sur une grande échelle et la presse leur sert à fabriquer l'amalgame qui remplace l'argent.
— Nous savions depuis quelque temps qu'il y avait une bande très habile qui fabriquait de la fausse monnaie. Ils ont frappé des demi-couronnes par milliers. Nous avons suivi leur trace jusqu'à Reading, mais pas plus loin. Car ils avaient embrouillé les pistes d'une façon qui montre que ce sont de vieilles pratiques. Maintenant, grâce à cet heureux hasard, je crois que nous les tenons.
L'inspecteur se trompait. Ces malfaiteurs ne devaient pas tomber entre les mains de la justice. En arrivant à Eyford, nous vîmes une énorme colonne de fumée qui s'élevait au-dessus d'un bouquet d'arbres dans le voisinage, et qui s'étendait sur le paysage comme une immense plume d'autruche.
— Une maison qui brûle ? demanda Bradstreet au chef de gare, au moment où le train repartait.
— Oui, monsieur.
— Quand cela a t-il commencé ?
— J'ai entendu dire cette nuit, monsieur, mais ça s'est aggravé, et maintenant, tout flambe.
— À qui appartient la maison ?
— Au docteur Becher.
— Dites-moi, interrompit le mécanicien, est-ce que le docteur Becher est un Allemand, très maigre, avec un long nez pointu ?
Le chef de gare se mit a rire : « Non, monsieur, le docteur Becher est Anglais, et il n'y a pas dans toute la paroisse un homme plus gras. Mais il a avec lui un monsieur, un malade, je crois, qui est étranger, et à qui un peu de bon b½uf du Berkshire ne ferait pas de mal. »
Il n'avait pas fini de parler, que nous étions en marche dans la direction de l'incendie. La route gravissait une petite colline, et nous apercevions devant nous une grande maison blanche crachant le feu par chaque fenêtre, et chaque fissure, tandis que trois pompes mises en batterie dans le jardin combattaient l'incendie, mais sans grand résultat.
— C'est cela ! s'écria Hatherley, au comble de l'agitation. Voici l'allée sablée et les rosiers où je suis tombé, et c'est de cette fenêtre au second étage que j'ai sauté.
— Eh bien ! dit Holmes, au moins vous voilà vengé. Il n'est pas douteux que c'est votre lampe brisée par la presse qui a mis le feu aux parois de bois, et qu'ils ne s'en sont pas aperçus dans l'ardeur de la chasse qu'ils vous ont donnée. Regardez bien dans cette foule si vos amis de la nuit ne s'y trouvent pas : mais je crains bien qu'ils ne soient déjà a quelque cent bons milles d'ici.
Les craintes de Holmes devaient se réaliser, car depuis ce jour nul n'a plus entendu parler de la jolie femme, du sinistre Allemand ou du sombre Anglais. Un paysan avait croisé de bonne heure, ce matin-là, une charrette contenant plusieurs personnes, et de grandes caisses, roulant rapidement vers Reading ; mais là, toute trace des fugitifs disparaissait et l'ingéniosité même de Holmes ne put jamais découvrir le moindre indice qui le mît sur leur trace.
Les pompiers avaient été fort étonnés par les étranges dispositions intérieures de cette maison, et plus encore par la découverte sur la fenêtre du second étage d'un pouce humain récemment tranché. Vers le soir enfin, leurs efforts furent couronnés de succès et on fut maître de l'incendie : mais le toit s'était effondré, et quelques tuyaux de fer étaient tout ce qui restait de ce mécanisme qui avait coûté si cher à notre ami. On trouva de grandes quantités de nickel et d'étain, emmagasinées dans un hangar à côté de la maison ; aucune pièce de monnaie, ce qu'explique la présence des grandes caisses dont on vient de parler.
Une empreinte bien conservée vint nous révéler comment le blessé avait été transporté du jardin à l'endroit où il retrouva ses sens. Il avait été évidemment porté par deux personnes, dont l'une avait le pied remarquablement petit, et l'autre, au contraire, d'une taille démesurée. Il semble donc probable que le silencieux Anglais, moins hardi ou moins barbare que son compagnon, ait aidé la femme à transporter l'homme évanoui à l'abri du danger.
— Eh bien ! dit notre mécanicien, tristement, en reprenant place dans le train, ça a été la une jolie affaire pour moi ! J'ai perdu mon pouce et mes cinquante guinées ?
— Vous avez gagné de l'expérience, dit Holmes en riant. Et, indirectement, cela a un autre avantage : car partout où vous narrerez cette aventure, vous vous ferez la réputation du conteur le plus intéressant du monde.
LES HÊTRES POURPRES
— Pour l'homme qui aime l'art pour l'art, dit Sherlock Holmes, en jetant de côté le Daily Telegraph, dont il venait de lire les annonces, c'est souvent dans ses manifestations les moins importantes qu'il trouve le plus grand plaisir. Je suis heureux de constater, Watson, que vous avez fort bien saisi cette vérité ; et dans ces récits de nos aventures que vous avez eu la bonté d'écrire, je dois même dire d'embellir, vous avez donné la prééminence moins aux causes célèbres et aux procès à sensation auxquels j'ai été mêlé, qu'à ces incidents banals en eux-mêmes, mais faits pour exercer ces facultés de déduction et de synthèse logique dont j'ai fait une étude spéciale.
— Et cependant, répartis-je en souriant, je ne crois pas que je sois tout à fait absous du crime de sensationalisme qu'on a reproché à ces récits.
— Votre erreur, dit-il en prenant un charbon ardent avec les pincettes pour allumer la longue pipe de merisier, – qui remplaçait généralement celle de terre, lorsqu'il était d'humeur plutôt combative que méditative, – votre erreur a été d'avoir essayé de donner de la couleur et de la vie à chacun de ces récits, au lieu de vous borner à relater ce raisonnement serré de cause à effet qui en fait réellement le seul intérêt.
— Il me semble que je vous ai rendu pleine justice à ce sujet, répondis-je un peu froidement, car j'étais choqué par le sentiment de personnalité qui tenait une si large place dans le caractère singulier de mon ami.
— Non, ce n'est pas égoïsme ou amour-propre, dit-il, répondant suivant son usage à mes pensées plutôt qu'à mes paroles ; si je réclame pleine justice pour mon art, c'est parce que c'est chose impersonnelle, en dehors de moi-même. Les crimes sont communs, la logique est rare. C'est donc sur la logique plutôt que sur les crimes que vous devez appuyer. Vous avez abaissé, au rang de simples contes, ce qui aurait dû être une série de conférences.
C'était par une froide matinée de printemps, et nous étions assis, après le déjeuner, de chaque côté de la cheminée, où pétillait un feu clair. Un brouillard épais enveloppait les maisons aux couleurs sombres, et les fenêtres d'en face, perçues à travers ces jaunes vapeurs, avaient l'air de taches noires et informes. Le gaz était allumé dans la pièce, il éclairait la nappe, et faisait briller la porcelaine et l'argenterie, car le couvert n'avait pas encore été enlevé. Sherlock Holmes, silencieux toute la matinée, était resté plongé dans la lecture des annonces de toute une série de journaux ; ayant enfin renoncé à ses recherches, il s'était laissé aller à son humeur plutôt chagrine, pour me sermonner sur mes erreurs littéraires.
— D'un autre côté, reprit-il après une pause pendant laquelle il avait vigoureusement aspiré sa longue pipe et contemplé le feu, on ne peut guère vous accuser de sensationalisme, puisque parmi toutes ces causes dont vous avez bien voulu vous occuper, il y en a une bonne portion où il ne s'agit nullement de crimes dans le sens légal du mot. La petite affaire dans laquelle j'ai tenté d'être utile au roi de Bohême, l'aventure singulière de miss Mary Sutherland, le problème relatif à l'homme à la lèvre retroussée, et l'incident de notre aristocratique célibataire n'étaient pas du ressort de la loi. Mais pour éviter le sensationnel, je crains que vous ne soyez arrivé à côtoyer le banal.
— Je vous l'accorde, quant à la fin ; je maintiens cependant que la manière de procéder était particulièrement originale et intéressante.
— Bah ! mon cher ami, qu'importe au public, ce public qui ne sait rien observer, qui ne pourraitreconnaître un tisserand à ses dents, ni un compositeur à son pouce gauche, qu'importe au public les délicates nuances de l'analyse et de la déduction ! Mais, en fait, si vous êtes banal, je ne puis vous en blâmer, car le temps des grandes affaires est passé. L'homme, ou au moins l'homme criminel, a perdu toute hardiesse et toute originalité. Quant à mon métier, il semble dégénérer en une agence pour retrouver les crayons perdus, et donner des conseils aux jeunes filles qui sortent de pension. Me voici, je crois, arrivé au dernier degré. Cette lettre reçue ce matin semble être la limite extrême de l'avilissement, lisez plutôt !
Il me jeta une lettre chiffonnée : elle venait de Montague-Palace, et était datée de la veille. Voici ce qu'elle contenait :
« Cher monsieur Holmes,
« Je suis très désireuse de vous consulter au sujet d'une situation de gouvernante qui m'est offerte. J'irai vous voir à dix heures et demie demain, si cela ne vous dérange pas. Sincèrement à vous.
« Violette Hunter. »
— Connaissez-vous cette jeune personne ? demandai-je.
— Absolument pas.
— Il est dix heures et demie.
— Oui, et sûrement c'est elle qui vient de sonner.
— Ce sera peut-être plus intéressant que vous ne pensez. Rappelez-vous l'affaire de l'escarboucle bleue, qui, de simple bluette, vous a conduit à une sérieuse investigation. Il en sera peut-être de même cette fois-ci.
— Espérons-le ! Mais nos doutes seront bientôt dissipés, car voici, je crois, la personne en question.
En effet la porte s'ouvrait à ce moment, donnant passage à une jeune fille. Elle était simplement mais convenablement habillée ; son visage gai, animé, était couvert de taches de rousseur comme un ½uf de pluvier, et ses allures dégagées révélaient une femme habituée à se tirer d'affaire toute seule.
— J'espère que vous m'excuserez de vous déranger, dit-elle à mon ami, qui s'était levé pour la recevoir ; mais il m'arrive une étrange aventure, et n'ayant ni parents, ni amis à consulter, j'ai pensé que vous seriez peut-être assez bon pour me donner un conseil.
— Asseyez-vous, je vous prie, miss Hunter. Je serai trop heureux de vous être utile.
Je voyais que Holmes était favorablement impressionné par les manières et le langage de sa nouvelle cliente. Il la regarda de son ½il investigateur, puis s'assit pour l'écouter, les paupières baissées, les doigts joints.
— J'ai été gouvernante pendant cinq ans, dit-elle, dans la famille du colonel Spence Munro, mais il y a deux mois le colonel fut envoyé à Halifax, dans la Nouvelle-Écosse, et comme il emmena ses enfants avec lui en Amérique, je me trouvai sans situation. Je mis des annonces dans les journaux, je répondis à celles qui pouvaient me convenir, mais sans succès aucun, si bien que mes faibles ressources commençant à s'épuiser je ne savais réellement plus que devenir.
Il y a dans le West End une agence du nom de Westaway qui a la spécialité de placer des gouvernantes ; j'y allais chaque semaine dans l'espoir d'y trouver une situation.
Westaway est le nom du fondateur de l'établissement, mais la directrice est une miss Stoper. Elle se tient dans son petit bureau, les dames qui cherchent un emploi attendent dans une antichambre et sont reçues par elle séparément. La demoiselle consulte ses registres en présence de chaque cliente pour voir si elle a une situation pouvant lui convenir.
Lorsque j'allai à cette agence, la semaine dernière, j'entrai à mon tour, comme de coutume, et fus surprise de voir que miss Stoper n'était pas seule. Un homme prodigieusement gros avec un visage très avenant et un gros menton qui s'allongeait en plis jusque sur son cou, était assis à côté d'elle, une paire de lunettes sur le nez, regardant très attentivement les dames qui entraient. À mon arrivée, il sauta sur sa chaise, et s'adressant à miss Stoper :
« — Voilà l'affaire, dit-il ; je ne pourrais rien demander de mieux. Parfait ! parfait ! » Il paraissait tout à fait enthousiaste et se frottait les mains d'un air enchanté. Il paraissait si heureux que c'était plaisir de le regarder.
« — Vous cherchez une situation, mademoiselle ? me demanda-t-il.
« — Oui, monsieur.
« — Comme gouvernante ?
« — Oui, monsieur.
« — Et quels appointements demandez-vous ?
— Chez le colonel Spence Munro d'où je sors, j'avais cent francs par mois.
« — Oh, tut, tut ! c'est de l'exploitation, de la pure exploitation ! s'écria-t-il, en levant les mains, comme un homme indigné, comment peut-on offrir une somme aussi piteuse à une dame si charmante et si accomplie.
« — Mon savoir, monsieur, est peut-être moindre que vous ne l'imaginez, dis-je : un peu de français, un peu d'allemand, la musique, le dessin...
« — Tut, tut, s'écria-t-il, là n'est pas du tout la question. Il s'agit de savoir si, par vos manières, vous êtes vraiment une dame. Voilà tout. Si non, vous ne pouvez vous occuper de l'éducation d'un enfant qui pourra quelque jour jouer un rôle considérable dans l'histoire de son pays. Si oui, comment un gentleman a-t-il pu vous faire accepter une somme aussi dérisoire ? Vos appointements chez moi, madame, seront pour commencer de deux mille cinq cents francs par an. »
Vous pensez bien, monsieur Holmes, que dans la situation où je me trouvais, une telle offre me parut invraisemblable. Le monsieur ayant peut-être remarqué mon air d'incrédulité, ouvrit un portefeuille, et en tira un billet de banque.
« — C'est aussi mon habitude, dit-il en souriant de l'air le plus aimable, si bien que ses yeux disparaissaient au milieu des plis de sa grosse figure, c'est mon habitude d'avancer aux gouvernantes la moitié de leurs appointements pour parer aux petites dépenses de voyage et de trousseau. »
Je n'avais jamais rencontré un homme aussi aimable et aussi prévoyant. Comme je devais déjà de l'argent à mes fournisseurs, cette avance était providentielle ; cependant je me sentais en défiance et je n'osais m'engager sans être mieux renseignée.
« — Puis-je vous demander où vous habitez, monsieur ? lui dis-je.
« — Aux Hêtres Pourpres, dans le Hampshire, à cinq milles de Winchester. C'est un pays très agréable, chère mademoiselle, et la maison a un caractère antique qui lui donne un grand charme.
« — Et mes fonctions, monsieur ? j'aimerais à les connaître.
« — Un enfant, un charmant petit lutin de six ans. Oh ! si vous le voyiez tuer des cancrelats avec une pantoufle ! Smack ! Smack ! Smack ! en voilà trois détruits en un clin d'½il ! »
Il se renversa sur sa chaise, et se prit à rire de telle manière que ses yeux disparurent une fois de plus.
J'étais un peu étonnée des jeux de cet enfant, mais le rire du père me fit croire qu'il plaisantait.
« — Je n'aurai donc pas d'autres fonctions, dis-je, que de m'occuper d'un enfant unique !
« — Non, ce ne seront pas les seules, ma chère enfant, s'écria-t-il. Vous aurez, comme de raison, à obéir aux instructions que ma femme pourra vous donner, pourvu toutefois qu'elles soient de celles qu'une dame puisse exécuter sans manquer aux convenances. Vous n'y voyez aucune objection, je pense ?
« — Je serai heureuse de me rendre utile.
« — C'est cela. Passons à la toilette maintenant. Sur ce chapitre par exemple, nous sommes un peu maniaques, voyez-vous, maniaques, mais bons. Si on vous demandait de porter une robe quelconque donnée par nous, vous ne vous opposeriez pas à notre petite fantaisie, hein ?
« — Non, dis-je, très surprise.
« — Si on vous demandait de vous asseoir ici, ou là, cela ne vous offusquerait pas ?
« — Oh ! non.
« — Ou de couper vos cheveux avant de venir chez nous ? »
Je pouvais à peine en croire mes oreilles. Comme vous voyez, monsieur Holmes, mes cheveux sont abondants, et d'un ton châtain assez particulier. On disait autour de moi qu'ils avaient la nuance rêvée par les artistes. Je ne pouvais accepter l'idée de les sacrifier ainsi.
« — Je crains que ceci soit tout à fait impossible, dis-je. Il me regardait attentivement avec ses petits yeux, et sur ma réponse négative, je vis une ombre passer sur ses traits.
« — Malheureusement, c'est tout à fait essentiel, dit-il. C'est une idée de ma femme et les idées de femmes, madame, doivent être respectées. Alors vous ne voulez pas couper vos cheveux ?
« — Non, monsieur, réellement, je ne puis pas, répondis-je nettement.
« — Ah ! très bien, cela tranche la question,. C'est dommage, parce que sous les autres rapports vous me conveniez admirablement. Dans ce cas, miss Stoper, je désirerais voir encore quelques-unes de vos jeunes clientes.
La directrice était restée tout le temps plongée dans ses papiers, sans dire un seul mot, mais elle me regarda d'un air si désappointé que je compris qu'elle perdait par mon refus une belle commission.
« — Désirez-vous que votre nom reste sur nos livres ? me demanda-t-elle.
« — S'il vous plaît, miss Stoper.
« — Au fond, cela me semble assez inutile, puisque vous refusez de la sorte les offres les plus avantageuses, dit-elle aigrement. Vous ne pouvez guère vous attendre à ce que nous fassions de nouveaux efforts pour vous retrouver une occasion comme celle-ci. Au revoir, miss Hunter.
Elle frappa sur un timbre, et le groom me reconduisit à la porte.
— Je dois vous avouer, monsieur Holmes, qu'en rentrant chez moi, où je trouvai mes armoires vides et deux ou trois factures sur la table, je commençai à regretter ma décision. Après tout, si ces gens avaient des idées étranges, et demandaient mon acquiescement à des choses extraordinaires, ils m'en indemnisaient largement. Bien peu de gouvernantes, en Angleterre, gagnent deux mille cinq cents francs par an. D'ailleurs, à quoi me servaient mes cheveux ?
Il y a des femmes à qui les cheveux courts vont bien ; j'étais peut-être du nombre. Le lendemain je commençais à trouver que j'avais fait une bêtise, et le jour d'après, j'en étais persuadée. J'allais me décider à mettre ma fierté de côté et à retourner à l'agence pour voir si la situation était encore vacante, lorsque je reçus cette lettre du monsieur lui-même. Je vais vous la lire :
Les Hêtres Pourpres, près de Winchester.
« Chère mademoiselle Hunter,
« Miss Stoper a bien voulu me donner votre adresse, et je viens vous demander si vous n'êtes pas revenue sur votre décision. Ma femme désire vivement que vous veniez chez nous, car elle a été très favorablement impressionnée par la description que je lui ai faite de vous. Nous sommes disposés à vous donner sept cent cinquante francs par trimestre, c'est-à-dire trois mille francs par an, pour vous dédommager des ennuis que pourraient vous causer nos fantaisies. Elles ne sont pas bien terribles, après tout. Ma femme aime une certaine nuance de bleu électrique, et voudrait que vous portiez, le matin dans la maison, une robe de cette couleur. Vous n'avez pas besoin cependant de vous l'acheter, car nous en avons une appartenant à ma fille Alice (qui est maintenant à Philadelphie) et qui vous irait, je crois, très bien. Quant à vous asseoir ici ou là, à vous distraire de la manière qui vous sera indiquée, cela ne peut vraiment vous gêner en rien. Pour vos cheveux, c'est certainement grand dommage, car je n'ai pas pu m'empêcher dans notre court entretien de les admirer, mais je dois insister sur ce point, et j'espère que cette augmentation d'appointements vous dédommagera de ce sacrifice. Vos fonctions auprès de l'enfant seront faciles. J'espère que vous allez venir, j'irai vous chercher avec le dog-cart à Winchester. Faites-moi seulement savoir le train que vous prendrez.
« Sincèrement à vous.
« Jephro Rucastle. »
— Voilà la lettre que je viens de recevoir, monsieur Holmes, et je suis décidée à accepter. J'ai cru devoir, cependant, soumettre la chose à votre examen avant de prendre un engagement définitif.
— Mais, miss Hunter, si vous êtes décidée, cela tranche la question.
— Seriez-vous d'avis de refuser ?
— J'avoue que ce n'est pas précisément la situation que je choisirais pour ma s½ur, par exemple.
— Qu'est-ce que tout cela peut signifier, monsieur Holmes ?
— Ah ! je n'ai aucune idée là-dessus. Je n'en sais rien. Et vous-même avez-vous une opinion ?
— Je ne vois qu'une seule explication plausible. M. Rucastle paraît être un aimable homme, doué d'un bon c½ur. Mais sa femme est peut-être folle, et alors il cherche à se plier à toutes ses fantaisies pour empêcher les crises et pour éviter qu'on ne l'enferme dans un asile.
— C'est possible et je dirai même probable. Mais de toute façon, cela ne présage pas un intérieur très agréable pour une jeune fille.
— Et les appointements, monsieur Holmes ?
— Eh bien ! oui, c'est tentant, je l'avoue, trop tentant même. C'est là ce qui m'inquiète. Pourquoi vous offrent-ils trois mille francs par an, alors qu'ils auraient plus de gouvernantes qu'ils n'en voudraient à mille francs ? Il y a quelque chose là-dessous.
— J'ai pensé qu'en vous mettant aujourd'hui au courant de tout cela, vous seriez au fait si j'ai besoin de vous plus tard. Je me sentirai plus forte, si je suis soutenue par vous.
— Oh ! vous pouvez compter sur moi. Il y a bien des mois que je n'ai rencontré un problème aussi intéressant ; tous ces détails sont étranges. En cas de doute, ou de danger...
— Danger ! quel danger prévoyez-vous ?
Holmes secoua la tête gravement.
— Ce ne serait plus un danger si nous pouvions le définir. Mais, à quelque heure du jour ou de la nuit qu'un télégramme de vous me parvienne, je me porte à votre secours.
— Cela me suffit.
Elle se leva vivement, toute trace d'anxiété avait disparu de sa figure.
— Je vais m'en aller dans le Hampshire sans aucune inquiétude. J'écris sur l'heure à M. Rucastle, je sacrifie mes pauvres cheveux ce soir, et je pars pour Winchester demain.
Après avoir adressé encore quelques remerciements à Holmes, elle nous dit adieu, et sortit d'un pas léger.
— Au moins, dis-je en l'entendant descendre l'escalier, me paraît-elle très capable de se conduire toute seule.
— Et tant mieux pour elle, dit Holmes songeur. Je serais fort étonné si nous n'entendions pas parler d'elle sous peu.
La prophétie de mon ami ne fut pas longue à se réaliser. Une quinzaine de jours s'était écoulée et pendant ce temps je m'étais surpris plus d'une fois à penser à cette femme et aux difficultés contre lesquelles elle avait peut-être à lutter seule. Les appointements extraordinaires qu'on lui donnait, les conditions si bizarres qu'on lui avait faites, tout dénotait des circonstances anormales ; mais il m'était impossible de démêler s'il s'agissait d'une manie ou d'un complot, et si l'homme était un philanthrope, ou un scélérat. Quant à Holmes, il demeurait silencieux des heures entières, les sourcils froncés, l'air absorbé ; refusant de me répondre si j'avais le malheur d'aborder le sujet qui m'intéressait.
— Des renseignements ! Je demande des renseignements ! s'écriait-il avec impatience ; je ne puis bâtir sans fondements. Et il terminait toujours en affirmant qu'il n'aurait jamais permis à une s½ur d'accepter pareille situation.
Le télégramme que nous attendions nous parvint dans la soirée, au moment où j'allais me coucher et où Holmes se préparait à travailler toute la nuit pour résoudre un problème scientifique : il était coutumier du fait : je le laissais souvent le soir penché sur une cornue, une éprouvette à la main et je le retrouvais dans la même position le lendemain matin en venant déjeuner. Il déchira l'enveloppe jaune, parcourut le message, et me le jeta.
— Regardez donc les heures des trains dans l'indicateur, dit-il, et il reprit son expérience de chimie.
L'appel était bref et urgent.
« Veuillez vous trouver à l'hôtel du Cygne Noir, à Winchester, demain à midi. Je vous supplie de venir ! Je perds la tête.
« Hunter. »
— Voulez-vous venir avec moi ? me demanda Holmes.
— Je ne demande pas mieux.
— Alors consultez l'indicateur.
— Il y a un train à neuf heures et demie, qui arrive à Winchester à onze heures trente.
— Cela fera juste notre affaire. Mieux vaut remettre à plus tard mon analyse de l'acétone, car nous aurons besoin d'être frais et dispos demain matin.
À onze heures, le lendemain, nous approchions de la vieille cité anglaise. Holmes avait commencé par s'absorber dans la lecture des journaux du matin, mais quand nous fûmes entrés dans le Hampshire, il les jeta et se mit à admirer le paysage. C'était une journée idéale de printemps ; un ciel d'un bleu léger, tacheté de petits nuages blancs floconneux qui dérivaient de l'ouest à l'est. Le soleil brillait gaîment, mais il y avait dans l'air une pointe de fraîcheur qui pinçait et énervait. Par tout le pays, jusqu'aux collines arrondies des environs d'Aldershot, les petits toits rouges et gris des bâtiments de fermes émergeaient de la verdure pâle, à peine éclose.
— Est-ce assez frais et ravissant ? m'écriai-je, avec tout l'enthousiasme d'un homme échappé des brouillards de Baker Street.
Mais Holmes secouait la tête gravement.
— Voyez-vous, Watson, c'est un des malheurs d'un cerveau conformé comme le mien, de ne pouvoir rien regarder sans le rapporter à ma spécialité. Vous voyez ces maisons dispersées et vous êtes frappé par leur pittoresque. Je les regarde, moi, et la seule pensée qui me vienne est celle de leur isolement et de l'impunité avec laquelle des crimes peuvent y être commis.
— Grand Dieu ! m'écriai-je. Qui peut parler de crime dans ces vieilles demeures qui exhalent un charme indéfinissable.
— Elles me remplissent toujours d'un certain effroi. C'est ma conviction, Watson, et elle est fondée sur l'expérience, que les recoins les plus noirs et les plus vils de Londres n'ont pas plus de péchés sur la conscience que la campagne la plus souriante et la plus belle.
— Vous m'effrayez !
— Et la raison en est évidente. La pression de l'opinion publique peut faire dans les villes ce que la loi seule est impuissante à obtenir. Il n'y a pas de ruelle si perdue soit-elle où le cri d'un enfant torturé, le bruit des coups donnés par un ivrogne, n'excitent la sympathie et l'indignation chez les voisins ; en un clin d'½il la justice avec tout son appareil est sur pied, il suffit d'un signe pour la mettre en mouvement et amener le criminel sur le banc de l'accusé. Mais voyez ces maisons isolées dans leur champ, habitées par des pauvres, qui ne savent rien de la loi. Pensez aux actes de cruauté infernale, aux crimes cachés qui peuvent s'y perpétrer lentement, sans que personne en sache rien. Si cette jeune fille qui nous appelle au secours avait habité Winchester, je n'aurais jamais rien craint pour elle. Ce sont ces cinq milles dans la campagne qui m'inquiètent. Cependant, il est certain qu'elle n'est pas personnellement menacée.
— Non. Si elle vient au-devant de nous à Winchester, c'est qu'elle peut au besoin s'échapper.
— C'est évident. Elle est libre.
— Quel est alors ce mystère. Avez-vous une donnée ?
— J'ai trouvé sept solutions différentes, chacune pouvant s'adapter aux faits que nous connaissons. Mais je ne pourrai être fixé que d'après de nouveaux renseignements. Voilà la tour de la cathédrale, et nous saurons bientôt ce que miss Hunter veut de nous.
Le « Cygne Noir » est un hôtel renommé situé dans la rue Haute, tout près de la station ; nous y trouvâmes la jeune fille qui nous attendait. Elle avait retenu un salon particulier et avait fait servir le déjeuner.
— Je suis si heureuse que vous soyez venu, s'écria-t-elle ; c'est si aimable à vous. Je ne sais en vérité quel parti prendre. Vos conseils vont m'être précieux.
— Dites-nous d'abord ce qui vous est arrivé.
— C'est par là que je commence et il faut que je sois brève, car j'ai promis à M. Rucastle d'être rentrée avant trois heures. Il m'a permis de venir en ville ce matin, mais il ne se doute guère de ce qui m'y amène.
— Procédons par ordre et commencez votre récit.
Holmes étendit ses longues jambes devant le feu, et s'installa commodément pour écouter.
— Je dois avouer tout d'abord que je n'ai pas été maltraitée par M. et Mme Rucastle. C'est une justice à leur rendre. Mais je ne puis les comprendre, et leur attitude m'inquiète.
— Qu'est-ce que vous ne pouvez pas comprendre ?
— Les raisons de leur manière d'être. Voici les faits tels qu'ils se sont passés. Quand j'arrivai ici, M. Rucastle m'attendait à la gare et il m'emmena en dog-cart aux Hêtres Pourpres. C'est, comme il me l'avait dit, une maison très bien située, mais sans aucun style. Figurez-vous une grande bâtisse carrée, blanchie à la chaux, tachetée de loin en loin de grandes plaques verdâtres dues à l'humidité. Aux alentours, sur trois côtés, des bois, et sur le quatrième une prairie qui descend vers la grande route de Southampton, route qui se trouve à cent mètres environ de la porte d'entrée. La prairie est la propriété de M. Rucastle, mais tout le reste fait partie du domaine de lord Southerton. Un bouquet de hêtres pourpres, juste en face de la porte, a donné son nom à cet endroit.
M. Rucastle, qui s'était montré fort aimable, me présenta en arrivant à sa femme et à son enfant. Nous nous étions trompés, monsieur Holmes, en pensant que Mme Rucastle pouvait être folle. C'est une femme pâle, silencieuse, beaucoup plus jeune que son mari, car elle n'a pas plus de trente ans, et lui ne peut guère en avoir moins de quarante-cinq. J'ai cru comprendre qu'ils étaient mariés depuis environ sept ans, que M. Rucastle l'avait épousée étant veuf et que le seul enfant qu'il ait eu de sa première femme est cette fille qui est allée à Philadelphie. M. Rucastle me confia en secret que la raison du départ de sa fille était l'aversion exagérée qu'elle avait pour sa belle-mère dont la jeunesse rendait évidemment difficile la situation de Mme Rucastle dans la maison de son père.
Mme Rucastle me parut incolore au moral aussi bien qu'au physique. Elle ne me fit aucune impression, ni bonne, ni mauvaise. C'est un être sans caractère. On voit qu'elle est passionnément attachée à son mari et à son petit garçon. Ses yeux gris clair vont constamment de l'un à l'autre, pour voir ce dont ils peuvent avoir besoin, et le prévoir si possible. Lui, quoique brusque et bruyant, est bon pour elle à sa manière ; en somme, ils paraissent faire bon ménage. Et cependant, cette femme a un chagrin secret. Elle semble parfois absorbée, et son visage exprime la souffrance. Plus d'une fois, je l'ai surprise en larmes. J'ai cru quelquefois que c'étaient les dispositions de son fils qui l'attristaient, car je n'ai jamais vu de créature plus gâtée, ni douée de plus mauvais instincts. Cet enfant est petit pour son âge, mais il a une tête énorme et tout à fait disproportionnée. Sa vie se passe en alternatives d'accès de rage et de bouderie sombre. Il n'a qu'un plaisir : celui de tourmenter les êtres plus faibles que lui, et il a un talent remarquable pour attraper les souris, les oiseaux et les insectes. Mais j'aime mieux, monsieur Holmes, ne pas parler de ce qui n'est du reste que peu mêlé à mon histoire.
— Il me faut tous les détails, qu'ils vous paraissent utiles ou non.
— Je vais tâcher de ne rien omettre d'important. Un des désagréments de cette maison, et le premier qui me frappa, est la mauvaise façon qu'ont les domestiques. Il n'y en a que deux, un ménage. Toller – c'est le nom de l'homme – est un individu mal élevé, grossier, avec les cheveux et les favoris grisonnants ; il sent toujours la boisson. Deux fois, depuis que je suis là, je l'ai vu tout à fait ivre et M. Rucastle n'a pas eu l'air de s'en apercevoir. Sa femme est très grande et très forte avec un visage rébarbatif, elle est aussi silencieuse que Mme Rucastle, mais beaucoup moins aimable. C'est un couple des plus déplaisants, qui me gêne peu du reste, car je passe presque tout mon temps dans la nursery et dans ma chambre, deux pièces mitoyennes qui sont situées dans un des angles de l'habitation.
Les deux premiers jours qui suivirent mon arrivée aux Hêtres Pourpres, ma vie fut très calme ; le troisième jour, Mme Rucastle descendit après le déjeuner et glissa quelques mots à l'oreille de son mari.
— Oh ! oui, dit-il, se tournant vers moi, nous vous sommes très reconnaissants, miss Hunter, d'avoir sacrifié vos cheveux à notre fantaisie. Je vous assure que cela sied fort bien. Nous allons voir maintenant comment vous va la robe bleu-électrique. Vous la trouverez sur votre lit, et si vous voulez avoir la bonté de l'essayer, nous en serons très heureux.
Le costume que je trouvai préparé pour moi, dans ma chambre, était d'un bleu tout particulier. L'étoffe, une sorte de serge, était de belle qualité, mais avait certainement servi. L'ensemble m'habillait à merveille et semblait fait sur mesure. M. et Mme Rucastle en témoignèrent leur joie d'une manière tout à fait exagérée. Ils m'attendaient dans le salon, une très grande pièce donnant sur la façade, avec trois portes-fenêtres.
Une chaise avait été placée auprès de la fenêtre du milieu, le dossier, tourné vers l'extérieur. On me demanda de m'y asseoir, et M. Rucastle, se promenant de long en large de l'autre côté de la pièce, se mit à me raconter les histoires les plus invraisemblables. Vous ne pouvez vous imaginer combien il était drôle et amusant, je fus prise d'un fou rire. Mme Rucastle, qui ne comprend évidemment pas la plaisanterie, ne se dérida pas un instant, mais resta assise, les mains allongées sur les genoux, et l'air anxieux. Au bout d'une heure environ, M. Rucastle fit tout à coup remarquer qu'il était temps de se mettre au travail, et que je pouvais me déshabiller pour aller rejoindre le petit Édouard dans la nursery.
Deux jours après, la même cérémonie recommença, exactement dans les mêmes conditions. Je m'habillai de nouveau, je m'assis près de la fenêtre et je ris autant que la première fois des amusantes histoires tirées de l'inépuisable répertoire de mon hôte, qui excellait à les raconter. Ensuite il me donna un roman à couverture jaune, et tournant un peu ma chaise pour que mon ombre ne tombât pas sur la page, il me demanda de le lui lire à haute voix. Je lus pendant environ dix minutes, une page prise au hasard ; puis M. Rucastle m'interrompit au beau milieu d'une phrase et m'enjoignit d'aller changer de costume.
Vous pouvez facilement vous imaginer, monsieur Holmes, combien cette extraordinaire cérémonie excita ma curiosité. Ils avaient toujours soin, je remarquai, de me faire tourner le dos à la fenêtre, de sorte que je fus bientôt consumée du désir de voir ce qui se passait derrière moi. À première vue, cela paraissait impossible, mais je trouvai bientôt un moyen. Ma glace à main s'était cassée, ce qui me donna l'heureuse idée d'en dissimuler un morceau dans mon mouchoir. La fois suivante, au milieu de mes rires, je portai mon mouchoir à mes yeux, et pus ainsi voir ce qu'il y avait derrière moi. J'avoue que je fus désappointée. Il n'y avait rien, absolument rien.
Du moins, ce fut ma première impression. Mais en regardant de nouveau, j'aperçus sur la route de Southampton, route très fréquentée, un petit homme habillé de gris, portant toute la barbe, et qui appuyé contre la barrière semblait regarder fixement de mon côté. Je baissai mon mouchoir, et mes yeux rencontrèrent ceux de Mme Rucastle. Elle ne dit rien, mais je suis convaincue qu'elle avait deviné ma supercherie. Elle se leva tout de suite.
« — Jephro, dit-elle, il y a un impertinent sur la route, qui ne cesse de regarder miss Hunter.
« — Ce n'est pas un de vos amis, miss Hunter, me demanda-t-il ?
« — Non ; je ne connais personne par ici.
« — Par exemple ! Quelle impertinence ! Retournez-vous, et faites-lui signe de s'en aller, voulez-vous ?
« — Il me semble qu'il vaudrait bien mieux n'avoir pas l'air d'y faire attention !
« — Non, non, nous l'aurions toujours à rôder par là. Tournez-vous donc, et faites-lui signe, comme cela. »
Je fis comme il me disait, et aussitôt Mme Rucastle baissa le store. C'était la semaine dernière, et depuis lors je ne me suis plus assise à la fenêtre, je n'ai plus porté la robe bleue, et je n'ai plus vu l'homme sur la route.
— Continuez, je vous prie, dit Holmes, votre récit promet d'être des plus intéressants.
— Vous allez, je le crains, le trouver un peu incohérent, et il n'y aura pas toujours beaucoup de rapports entre les différents incidents que j'ai à vous raconter. Le jour même de mon arrivée aux Hêtres Pourpres, M. Rucastle me conduisit à une petite dépendance, près de la porte de la cuisine. En approchant j'entendis le bruit d'une chaîne et d'un gros animal se remuant.
« — Regardez par là, me dit M. Rucastle, en me montrant une fente entre deux planches. N'est-ce pas qu'il est beau ? »
Je regardai et j'aperçus d'abord deux yeux brillants puis une forme que l'obscurité rendait très vague.
« — N'ayez pas peur, me dit-il, en riant du frisson qui avait parcouru mes membres. Ce n'est que Carlo, mon mâtin. Je dis « mon », mais le vieux Toller est la seule personne qui puisse en venir à bout. On lui donne à manger une fois par jour, et pas trop encore, de sorte qu'il est toujours mauvais comme la gale. Toller le lâche chaque nuit, et Dieu ait pitié du voleur qui lui tomberait sous la dent. Pour l'amour du Ciel ne mettez le pied dehors la nuit sous aucun prétexte, car ce serait risquer votre vie. »
Le conseil n'était pas sans valeur. Deux jours après, je regardai par la fenêtre de ma chambre à deux heures du matin. Il faisait un beau clair de lune, qui donnait à la pelouse devant la maison un reflet argenté et l'éclairait presque comme en plein jour. Je restais là, charmée de la beauté tranquille de ce spectacle, quand je vis remuer quelque chose sous l'ombre des hêtres. Puis je vis émerger un chien gigantesque, grand comme un veau, de couleur roussâtre, avec le museau noir, les lèvres pendantes, les os saillants. Il traversa lentement la pelouse et disparut dans l'ombre du côté opposé... La vue de cette terrible sentinelle muette me glaça le c½ur plus qu'un voleur n'aurait pu le faire, je crois.
Et maintenant, j'en arrive à une très étrange aventure. J'avais, vous le savez, coupé mes cheveux à Londres, et je les avais mis au fond de ma malle. Un soir, l'enfant couché, je me mis à examiner l'ameublement de ma chambre et à arranger mes effets. Il y avait là une vieille commode, dont les deux tiroirs d'en haut étaient vides et ouverts, tandis que celui d'en bas était fermé à clef. J'avais rempli les deux premiers de linge, et comme j'avais encore beaucoup de choses à ranger, j'étais ennuyée de ne pas pouvoir utiliser le troisième. Je m'imaginai qu'il pouvait être resté fermé par oubli, et je pris mon trousseau de clefs pour essayer de l'ouvrir. La première clef y réussit. Il n'y avait qu'une chose dedans, et je parie que vous ne devinerez jamais ce que c'était : mes propres cheveux.
Je les pris et les examinai. C'était exactement la même couleur, et la même qualité. Mais comment mes propres cheveux pouvaient-ils avoir été enfermés dans ce tiroir ? c'était absolument impossible. Les mains tremblantes, j'ouvris ma malle et y retrouvai mes cheveux. Je comparai les deux tresses, elles étaient absolument identiques. N'était-ce pas extraordinaire ? J'avais beau chercher, je ne pouvais comprendre ce que cela signifiait. Je remis les autres cheveux dans le tiroir et je ne parlai pas de cette aventure aux Rucastle, car je sentais que je m'étais mise dans mon tort en ouvrant un tiroir qu'ils avaient fermé.
Je suis observatrice de ma nature, monsieur Holmes, vous l'avez peut-être remarqué, et j'eus bientôt le plan de toute la maison assez net dans la tête. Il y en avait tout un côté qui ne me paraissait pas habité. Une porte, près des appartements du ménage Toller, conduisait évidemment dans cette partie de la maison, mais cette porte était toujours fermée à clef. Un jour, pourtant, en montant l'escalier, je vis M. Rucastle passer par cette porte, ses clefs à la main, et le visage tout différent de celui qui en faisait l'homme rond et jovial que je connaissais. Il avait les joues rouges, le front tout plissé de colère, et les veines des tempes gonflées. Il ferma la porte et passa rapidement près de moi sans me parler et sans même me regarder.
Cela excita ma curiosité ; et quand je sortis avec l'enfant, pour me promener dans le jardin, je me dirigeai vers le côté d'où je pouvais voir les fenêtres de cette partie de la maison. Il y en avait quatre en ligne, dont trois simplement sales, tandis que la quatrième était barricadée. Évidemment personne n'habitait là. Comme je continuais à me promener en jetant un regard sur ces fenêtres, M. Rucastle survint ; il avait repris son entrain habituel.
« — Ah ! dit-il, ne me croyez pas impoli parce que j'ai passé à côté de vous sans vous parler, ma chère enfant, J'étais préoccupé par une affaire grave. »
Je l'assurai que je ne m'en étais pas formalisée.
« — À propos, ajoutai-je, il me semble que vous avez toute une série de pièces inoccupées là-haut, il y en a même une dont les volets sont fermés ».
Il parut surpris, et tressaillit même légèrement à cette remarque.
« — La photographie est une de mes passions, dit-il. J'ai ma chambre noire là-haut. Mais, mon Dieu ! quelle observatrice vous faites ! Qui l'aurait cru ? qui jamais l'aurait cru ? »
Il parlait sur un ton plaisant, mais ses yeux ne plaisantaient pas. J'y lisais au contraire le soupçon et la contrariété.
Alors, monsieur Holmes, du moment où je flairai un mystère, je n'eus plus qu'une idée : le découvrir. Ce n'était pas uniquement curiosité, quoique j'en aie ma part, comme tant d'autres, c'était aussi un sentiment de devoir — le sentiment que si j'entrais là, ce serait accomplir un bien. On parle de l'instinct des femmes ; c'est peut-être cet instinct qui me guida.
En tous cas, je l'avais ; et je guettais soigneusement l'occasion de franchir la porte défendue.
Ce n'est qu'hier que cette occasion se présenta. Je dois vous dire que, en dehors de M. Rucastle, Toller et sa femme pénètrent dans ces pièces inhabitées ; je vis même l'homme y porter un gros sac de toile noire. Ces temps-ci, il buvait plus que jamais et hier au soir il était tout à fait ivre. En montant, je trouvai la clef sur la porte ; je suis persuadée que c'est lui qui l'y avait laissée. M. et Mme Rucastle étaient tous deux en bas, avec leur enfant, c'était donc une excellente occasion pour moi de satisfaire ma curiosité. Je tournai doucement la clef dans la serrure, j'ouvris la porte, et je me glissai dans les parages interdits.
Je me trouvai dans un petit corridor sans tapis et dont les murs élaient blancs. Ce corridor tournait à angle droit ; sur le retour trois portes, dont la première et la troisième étaient ouvertes, sur des pièces vides, poussiéreuses et tristes, l'une à deux fenêtres, l'autre à une seulement. Les carreaux des fenêtres étaient si sales qu'ils laissaient tout juste pénétrer la lumière.
La porte du milieu était fermée, et était assujettie par ce qui me sembla être une barre de lit en fer, attachée d'un côté par une grosse corde, et de l'autre par un cadenas. La porte elle-même était fermée à clef, mais la clef n'y était pas. Cette porte correspondait évidemment à la fenêtre barricadée que j'avais vue sur la façade, et cependant le rayon de lumière qui passait sous la porte indiquait que la chambre n'était pas obscure. Un vitrage dans le toit l'éclairait évidemment. Tandis que je regardais cette porte mystérieuse, me demandant quel secret elle pouvait cacher, j'entendis des bruits de pas dans la chambre, et sur l'étroit filet de lumière qui filtrait sous la porte, je vis une ombre se mouvoir. Une terreur folle me prit à cette vue, monsieur Holmes. Le courage me manqua soudainement et je m'enfuis en courant comme pour échapper à une main de fer, qui eût cherché à saisir mes jupes.
Je traversai le corridor, la porte, et tombai dans les bras de M. Rucastle, qui attendait de l'autre côté.
« — Ah ! dit-il en souriant, c'était vous. Je l'ai pensé en voyant la porte ouverte.
« — Oh ! j'ai eu si peur, dis-je, toute haletante.
« — Chère, chère mademoiselle, — vous n'imaginez pas combien sa voix était caressante et tendre, — et qu'est-ce qui vous a donc tant effrayée ? »
Mais sa voix était par trop cajoleuse. Il exagérait. Cela me mit immédiatement sur mes gardes.
« — J'ai eu la curiosité d'entrer dans l'aile inhabitée, lui répondis-je ; mais tout y est si sombre, si solitaire que la peur m'a prise et que je me suis sauvée en courant. Oh ! quel silence dans ce coin !
« — C'est tout ? dit-il en me regardant fixement.
« — Mais que voulez-vous de plus ?
« — Pourquoi pensez-vous que cette porte soit fermée à clef ?
« — Je ne sais pas du tout.
« — C'est pour empêcher les gens qui n'ont rien à y faire d'y entrer. Comprenez-vous ? »
Il souriait toujours de la manière la plus aimable.
« — Certainement, si j'avais su...
« — Eh bien ! vous savez maintenant. Et si jamais vous remettez le pied ici, – en un instant son sourire se changea en une contraction de colère et il me terrifia d'un regard diabolique, – je vous donne en pâture au mâtin.
J'étais si effrayée que je ne sais plus ce que j'ai fait. J'ai dû le quitter brusquement pour rentrer chez moi. Je ne me rappelle plus rien, jusqu'au moment où je me suis retrouvée, toute tremblante, sur mon lit. Alors, j'ai pensé à vous, monsieur Holmes. Je ne pouvais plus vivre là sans prendre conseil de quelqu'un. J'avais peur de la maison, de l'homme, de la femme, des domestiques, de l'enfant même. Ils me faisaient tous horreur. Il me semblait que votre présence sauverait tout. Évidemment, j'aurais pu m'enfuir de la maison, mais ma curiosité était presque aussi forte que ma crainte. Je résolus de vous télégraphier. Je mis mon manteau et mon chapeau, j'allai au bureau du télégraphe qui est à peu près à un demi-mille de la maison, et en revenant, je me sentais déjà soulagée d'un grand poids. Je fus cependant saisie d'une crainte horrible en approchant de la maison, et en pensant que le chien était peut-être lâché, mais je me rappelai que Toller était ivre-mort ce soir-là, qu'il n'avait pas dû songer à le mettre en liberté et que personne en dehors de lui n'avait pu le faire, tant la bête était féroce. Je rentrai sans accident, et passai la moitié de la nuit sans pouvoir dormir dans ma joie de vous voir bientôt arriver. J'ai facilement obtenu la permission de venir à Winchester ce matin, mais il faut que je sois rentrée à trois heures, car M. et Mme Rucastle vont voir des amis et seront absents toute la soirée, de sorte qu'il faut que je sois auprès de l'enfant. Maintenant je vous ai exposé les faits, monsieur Holmes, et je serais bien heureuse d'en avoir l'explication, bien heureuse surtout de savoir ce que je dois faire.
Nous avions, Holmes et moi, écouté toute cette histoire avec l'attention la plus soutenue. Mon ami se leva, se mit à arpenter la chambre, les mains dans les poches, et le visage extrêmement préoccupé.
— Toller est-il toujours ivre ? demanda-t-il.
— Oui. J'ai entendu sa femme dire à Mme Rucastle qu'elle n'en pouvait rien tirer.
— Bien. Et les Rucastle sortent ce soir ?
— Oui.
— Y a-t-il une cave, avec une forte serrure ?
— Oui.
— Il me semble, miss Hunter, que vous vous êtes comportée dans tout cela comme une femme intelligente et courageuse. Pourriez-vous faire encore quelque chose de plus ? Je ne vous en parlerais pas, si je ne vous considérais comme une femme exceptionnelle.
— J'essaierai. Qu'est-ce que c'est ?
— Nous arriverons aux Hêtres Pourpres, mon ami et moi, à sept heures. Les Rucastle seront déjà partis, et Toller sera, j'espère, toujours hors de combat. Il ne reste plus que sa femme pour donner l'alarme. Si vous pouvez l'envoyer chercher quelque chose à la cave, et la mettre sous clef, cela faciliterait énormément notre besogne.
— Je le ferai.
— Parfait. Nous nous livrerons alors à un examen complet. Il n'y a qu'une explication possible. Vous avez été amenée là pour jouer le rôle de quelqu'un et le véritable personnage est enfermé dans la chambre mystérieuse. C'est évident. Quant à la prisonnière, je ne doute pas que ce ne soit la fille de M. Rucastle, Alice Rucastle, si j'ai bonne mémoire, qu'on disait être allée en Amérique. Vous avez été choisie, sans aucun doute, parce que vous lui ressemblez de taille, de tournure et de cheveux. Les siens avaient été coupés probablement, à la suite d'une maladie, et naturellement les vôtres devaient être sacrifiés aussi. Par un curieux hasard vous avez trouvé la tresse coupée. L'homme de la route est sûrement un de ses amis — probablement son fiancé — qui est trompé par la ressemblance et aussi par cette robe de la jeune fille dont on vous a revêtue. Il est persuadé par votre gaieté et votre attitude que miss Rucastle est parfaitement heureuse et qu'elle ne désire plus qu'il lui fasse la cour. Le chien est lâché chaque nuit pour l'empêcher de communiquer avec elle. Tout cela est assez clair. Le point le plus sérieux de l'affaire est la nature de l'enfant.
— Quel rapport cela peut-il avoir ? m'écriai-je
— Mon cher Watson, vous êtes médecin, et vous avez appris à découvrir les dispositions d'un enfant en étudiant ses parents. Ne voyez-vous pas que la réciproque est vraie ? J'ai souvent eu un premier indice sur le caractère d'un père en étudiant ses enfants. La nature de celui qui nous occupe est cruelle à un point anormal, il torture par pur amour de la cruauté, et soit qu'il tienne ce vice de son père, toujours souriant, ou de sa mère, c'est un triste présage pour la pauvre fille qui est entre leurs mains.
— Je suis sûre que vous avez raison, monsieur Holmes, s'écria notre cliente. Il me revient mille détails qui me prouvent que vous êtes tombé juste. Oh ! il n'y a pas un instant à perdre pour secourir cette pauvre créature.
— Il faut de la circonspection, car nous avons affaire à un homme rusé. Nous ne pouvons rien entreprendre avant sept heures. À ce moment-là, nous serons auprès de vous, et le mystère sera vite éclairci.
Fidèles à notre parole, il était sept heures tapant quand nous arrivâmes aux Hêtres Pourpres, avoir avoir laissé notre voiture sur la route, dans une auberge. Le groupe d'arbres, au feuillage sombre, brillant comme du métal poli à la lumière du soleil couchant, nous aurait suffisamment désigné la maison, si miss Hunter elle-même ne nous eût attendus, souriante, sur le pas de la porte.
— Avez-vous réussi ? demanda Holmes.
Au même moment, nous entendîmes un bruit sourd venant du sous-sol.
« — C'est Mme Toller dans la cave, dit-elle. Son mari ronfle sur le paillasson de la cuisine. Voilà ses clefs, ce sont les mêmes que celles de M. Rucastle.
— Vous avez admirablement réussi ! s'écria Holmes avec enthousiasme. Maintenant, montrez-nous le chemin, et nous connaîtrons bientôt cette sombre histoire.
Nous montâmes l'escalier, nous ouvrîmes la porte, nous longeâmes le corridor, et nous nous trouvâmes en face de la barricade décrite par miss Hunter. Holmes coupa la corde, et enleva la barre transversale. Il essaya plusieurs clefs dans la serrure mais sans succès. Nul bruit ne venait de l'intérieur, et à ce silence la face de Holmes s'assombrit.
— J'espère que nous n'arrivons pas trop tard, dit-il. Je crois, miss Hunter, qu'il vaut mieux que nous entrions seuls. Allons, Watson, mettez-y l'épaule, et essayons d'enfoncer la porte.
C'était une vieille porte qui céda tout de suite à nos efforts. Nous nous précipitâmes à l'intérieur. La pièce était vide ! Il n'y avait pour mobilier qu'un petit lit de camp, une petite table, et un panier plein de linge. Le vitrage percé dans le toit était ouvert et la prisonnière était partie.
— Une nouvelle scélératesse, dit Holmes. L'excellent homme a deviné les intentions de miss Hunter, et a enlevé sa victime.
— Mais par où ?
— Par le toit. Nous allons bien voir comment il a fait. Il se hissa par la lucarne. « Oh ! oui, cria-t-il, voici le bout d'une longue échelle appuyée à la gouttière. C'est par là qu'il l'a enlevée.
— Mais c'est impossible, dit miss Hunter. L'échelle n'y était pas quand les Rucastle sont partis.
— Il est revenu tout exprès. Je vous dis que c'est un homme très fort et très dangereux. Je ne serais pas étonné que ce fût lui que j'entends monter. Watson, je crois que vous feriez bien de tenir votre pistolet prêt.
Il n'avait pas fini qu'apparut à la porte un homme très gros et très grand avec un énorme bâton à la main. Miss Hunter poussa un cri aigu, et s'appuya au mur, mais Sherlock Holmes s'élança au-devant de l'individu.
— Misérable ! où est votre fille ?
Le gros homme regarda autour de lui, et aperçut la lucarne ouverte.
— C'est à moi de vous le demander, hurla-t-il, voleurs ! Espions et voleurs ! Je vous ai pris, hein ? Vous êtes entre mes mains. Je vais vous arranger d'une belle manière ! Il se précipita dehors et descendit quatre à quatre l'escalier.
— Il est allé chercher le chien ! s'écria miss Hunter.
— J'ai mon revolver, dis-je.
— Il vaut mieux aller fermer la porte de la maison, répliqua Holmes. Et nous descendîmes rapidement. Nous étions à peine en bas que nous entendîmes les abois d'un chien, puis un hurlement d'agonie et un bruit de lutte épouvantable. Un homme âgé, au visage rouge, aux jambes tremblantes parut en titubant devant la porte.
— Mon Dieu ! cria-t-il. Quelqu'un a lâché le chien. Il n'a pas mangé depuis deux jours ! Vite, vite, ou il sera trop tard.
Holmes et moi courûmes dehors pour faire le tour de la maison, suivis de Toller. L'énorme animal affamé avait terrassé Rucastle, et se roulait avec lui sur le sol, la gueule plongée dans la gorge de l'homme. Je m'approchai et lui fis sauter la cervelle d'un coup de revolver ; il s'affaissa, mais ses dents blanches ne quittèrent pas les gras replis du cou de sa victime. À grand'peine, nous les séparâmes, et transportâmes dans la maison le blessé, encore vivant, mais horriblement déchiré. On l'étendit sur un sofa, et tandis que Toller allait chercher sa femme, je fis ce que je pus pour alléger ses douleurs. Nous étions tous autour de lui, quand la porte s'ouvrit et donna passage à une grande et forte femme.
— Madame Toller ! s'écria miss Hunter.
— Oui, mademoiselle, M. Rucastle m'a ouvert en rentrant, avant de vous rejoindre là-haut. Ah ! mademoiselle, quel malheur que vous ne m'ayez pas dit vos projets, j'aurais pu vous avertir que c'était inutile.
— Ha ! dit Holmes, en la regardant attentivement. Il est clair que Mme Toller en sait plus que personne là-dessus.
— Oui, monsieur, et je suis prête à dire tout ce que je sais.
— Eh bien ! asseyez-vous, et dites-le, car j'avoue qu'il y a plusieurs points qui restent obscurs pour moi.
— Je vais vite vous éclairer, et je l'aurais fait plus tôt si j'avais pu sortir de la cave. Si les tribunaux s'en mêlent, vous vous rappellerez que je fais cause commune avec vous, comme j'ai toujours pris parti pour miss Alice.
Elle n'a jamais été heureuse à la maison, miss Alice, depuis que son père s'est remarié. Elle était mise de côté, et n'avait pas le droit d'ouvrir la bouche ; mais ce fut bien pire lorsqu'elle eut fait, chez des amis, connaissance avec M. Fowler. Je crois bien que miss Alice, à la suite d'un héritage, avait une fortune personnelle ; elle était si douce et si patiente, qu'elle n'en parlait jamais et laissait tout entre les mains de son père. Il savait qu'il n'y avait rien à craindre d'elle : mais quand il a été question d'un mari qui exigerait tout son dû, alors il a voulu empêcher le mariage. Il a tenté de lui faire signer un papier comme quoi, mariée ou non, elle lui laisserait la libre disposition de sa fortune. Comme elle a refusé, il l'a tourmentée jusqu'à ce qu'elle eût une fièvre qui l'a mise à la porte du tombeau pendant six semaines. Enfin elle s'est remise lentement, mais elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, et ses beaux cheveux avaient dû être coupés. Cela n'avait pas changé les sentiments de son amoureux qui lui était resté fidèle contre vents et marée.
— Ah ! dit Holmes, cela explique tout, et je crois maintenant deviner le reste. M. Rucastle, alors, adopta ce système d'emprisonnement !
— Oui, monsieur.
— Et amena miss Hunter de Londres pour se débarrasser de la persistance désagréable de M. Fowler ?
— Précisément, monsieur.
— Mais, M. Fowler ayant de la persévérance comme il convient à un bon marin, fit le siège de la maison et, vous ayant rencontrée, réussit par certains arguments, métalliques ou autres, à vous persuader que vos intérêts étaient les mêmes que les siens.
— M. Fowler est un gentleman très affable, et très généreux, répondit Mme Toller avec sérénité.
— Et de la sorte, il s'arrangea pour que votre cher mari eût toujours à boire, et qu'une échelle fût toute prête pour le moment où votre maître sortirait.
— Vous le dites, monsieur, tout comme cela est arrivé.
— Je vous dois certainement des remerciements, madame Toller, car vous avez éclairci tout ce qui nous intriguait. Mais voici le médecin du village et Mme Rucastle ; je crois, Watson, que tout ce qu'il nous reste à faire est d'escorter miss Hunter à Winchester, car il me semble que notre locus standi est maintenant fort peu sûr.
Et ainsi fut éclairci le mystère de la sombre maison au bouquet de hêtres pourpres. M. Rucastle survécut, mais avec une santé toujours chancelante, et il ne conserva la vie que grâce aux soins dévoués de sa femme. Ils ont toujours avec eux leurs anciens serviteurs qui connaissent trop leur vie passée pour qu'il soit facile de s'en défaire. M. Fowler et miss Rucastle furent, par dispense spéciale, mariés à Southampton, le lendemain de leur fuite ; lui est maintenant pourvu d'un poste officiel dans l'île Maurice. Quant à miss Violette Hunter, à mon grand désappointement, mon ami Holmes s'en désintéressa complètement, du jour où le problème était résolu, et elle est maintenant à Walsall, à la tête d'une école privée, très florissante, m'assure-t-on.